L’édito de Ziyad MAKHOUL

#MaBadnaNsedBouzna

L’édito
20/08/2018

« Pour son chien, tout homme est Napoléon. C’est ce qui explique la grande popularité des chiens. »
Aldous Huxley

Bien sûr qu’il n’y a toujours pas, et qu’il n’y aura probablement pas avant longtemps, de gouvernement – un crime de l’État contre la nation en ces temps extrêmement troublés. Bien sûr que le Liban chavire en pleine chronique d’une faillite annoncée, dans une inconscience et un esprit criminel inimaginables – et toutes les CEDRE du monde n’y pourront rien. Bien sûr, la prise en sandwich de ce pays entre une Syrie ré-
assadisée dans le fond comme dans la forme et un État hébreu sharonisé comme jamais est une malédiction quasi insurmontable – et ce n’est clairement pas l’administration Trump qui voudrait y changer quoi que ce soit. Bien sûr, il y a cette barricade née en 2005, beaucoup plus muraille de Chine que ligne Maginot, ce 14 Mars vs 8 Mars que tout le monde a cru mort et enterré et qui n’a jamais été aussi solide et délétère – les relations entre le Liban et la Syrie sont sinon la, du moins une des principales raisons de l’absence de gouvernement postlégislatives. Bien sûr, il y a la crise des réfugiés syriens, condamnée en toute logique à aller de pire en pire – et ce ne sont pas les effets de manche du Hezbollah et de la Sûreté générale, à coup de rachitiques retours de 40 ou de 500 personnes, qui pourraient duper qui que ce soit. Bien sûr, il y a, encore et toujours, le Hezbollah et son agenda fondamentalement, férocement et forcément iranien – et il serait bien hasardeux de parier sur un très hypothétique réveil des Iraniens, asphyxiés par une gigantesque crise socio-économique, contre le régime des ayatollahs. Bien sûr, il y a enfin tout le reste – le Libanais, passé sans transition de résilience à résignation, accepte sans broncher d’être traité comme un citoyen d’ixième zone.
Mais il y a pire, tellement pire, tellement bien pire, que tout cela; que cette série, évidemment non exhaustive, de sinistres auxquels des solutions sont possibles, demain, ou dans un, vingt ou cent ans. Il y a, depuis plus d’un an, une volonté et une détermination farouches de remodifier génétiquement les véritables identité et mentalité du Liban et des Libanais : qu’est – ou plutôt qu’était – le Liban, perdu au cœur d’une région MENA encore bloquée dans un Moyen Âge inquisiteur, coercitif et autocratique, sinon cette (relative) oasis de libertés en tout genre ? Depuis plus d’un an, le camp de l’ex-8 Mars et son allié, le Courant patriotique libre, s’emploient, méthodiquement et systématiquement, lentement et sûrement, et surtout intelligemment, par petites touches impressionnistes et terriblement régulières, à ressusciter cette doctrine qui résume à elle seule le sinistre mandat à rallonge – neuf ans – d’Émile Lahoud : l’assassinat des libertés publiques.
Suite à la convocation mercredi dernier du président du Centre libanais pour les droits humains Wadih el-Asmar par le bureau autoproclamé de lutte contre la cybercriminalité, un collectif de 17 ONG libanaises, régionales et internationales chargées de défendre les droits de l’homme et la liberté d’expression, a adressé une lettre aux instances onusiennes concernées, les exhortant à intervenir pour épingler l’État libanais en matière de droits de l’homme et leur rappelant que depuis 2016 au moins 39 personnes ont été convoquées après avoir fait des commentaires publics critiquant les autorités libanaises ou des personnalités politiques.
Cette régression inouïe, à l’heure de la primauté des réseaux sociaux, n’est pas seulement un inacceptable nivellement par le bas, à l’image de ce qui régit le monde arabo-musulman, de l’Afrique du Nord à l’Iran en passant par les pays du Golfe : elle n’est rien d’autre qu’un début d’altération mortifère de cette somptueuse et salvatrice libanitude – en réalité, tout ce qui nous reste désormais. Parmi toutes les victimes de l’occupation syrienne des années de plomb, les aounistes, pourtant, se souviennent particulièrement, et dans leur chair, des exactions diverses et multiples qui les ont visés. Et voilà leur chef, président de la République aujourd’hui, qui commandite ou cautionne, c’est pareil, cette criminelle résurrection, volontiers entamée par tous les prosyriens libanais, l’inénarrable Jamil Sayyed en tête.
Comme d’habitude, nous Libanais, victimes certes, sommes les principaux responsables de nos infortunes. Parce que, que feraient cet orwellien bureau dit de lutte contre la cybercriminalité et les services de renseignements de l’armée, chargés en principe de lutter contre le terrorisme, le hacking et le crime organisé, si nous nous réveillons ? Que feraient-ils si chacun d’entre nous, en arabe, en français ou en anglais, de notre lit, d’un transat sur la plage, de notre bureau, d’une chambre de bonne dans un quartier défavorisé, d’un chalet en montagne, d’une usine ou d’un champ agricole, du Nord au Sud, rappelons chaque jour que non, nous n’allons pas fermer nos gueules, que non, ma badna nsed bouzna ? Que feraient-ils si chaque jour, par centaines de milliers, et avec le bon hashtag, nous critiquions, sur Facebook, Twitter, Instagram ou Snapchat, peu importe, Baabda, Aïn el-Tiné, le Sérail, les ministres, les députés, les FL, les Kataëb, le PSP, le CPL, le courant du Futur, le Hezbollah, Amal, leurs chefs et leurs cadres, et tous les autres ? Que feraient ce bureau imposteur et ces services de renseignements dont on a pourtant ardemment besoin pour notre sécurité si, pour une fois, nous nous unissons, nous Libanais, pour préserver un des rarissimes acquis dont nous pouvons encore nous prévaloir, notre liberté de penser et de nous exprimer, sans diffamer, mais en rappelant à chacun de ces hommes que s’ils ont acheté des jets, des villas ou ouvert des comptes à l’étranger, c’est surtout parce que nous les payons ?
Sinon, dans le prochain gouvernement, ou au maximum dans celui qui suivra, qui régnera dans un Liban alors bassilisé dans son esprit et dans sa lettre, nous aurions à faire face à rien moins qu’un… ministère de la Vérité. Et nous l’aurions bien mérité.

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stambouli robert

Baabda, Aïn el-Tiné, le Sérail, les ministres, les députés, les FL, les Kataëb, le PSP, le CPL, le courant du Futur, le Hezbollah, Amal, leurs chefs et leurs cadres, et tous les autres

MERCI POUR CET ANALYSE
COMMENCEZ UN ' METOO 'ET DES MILLIERS DE LIBANAIS VOUS SUIVRONT SURTOUT AU DEBUT CEUX QUI VIVENT A L'ETRANGER PUIS CERTAINEMENT CEUX QUI VIVENT AU LIBAN

IL FAUT JUSTE OSER

Hitti arlette

Comment expliquer que dans presque tous articles et éditos de l'OLJ ce sont toujours les mêmes qui sont pointés du doigt , accusés et fustigés et les autres adulés et complimentés . Que les premiers soient la source de tous les maux du pays et les seconds ... du nickel ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE TRIUMVIRAT DU MALHEUR PESE DE TOUT SON POIDS SUR LE PAYS !

Le Faucon Pèlerin

Qui gouverne au Liban ? Le CPL par Monsieur Gendre, le Hezbollah, l'Iran, la Syrie et Israél. C'est du trop-plein.

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