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La Dernière

« Devant Feyrouz au Piccadilly, Dalida a oublié les paroles de ses chansons... »

Entretien

Orlando, le plus proche parmi les proches de la star décédée il y a 30 ans, raconte sa sœur pour « L'Orient-Le Jour ».

06/05/2017

La butte Montmartre assoupie dans la fraîcheur ensoleillée d'un après-midi d'hiver. Quelques marches, une grille qui s'ouvre sur un hameau d'artistes. Derrière un petit enclos, la maison discrètement lovée sous les feuillages. La porte d'entrée s'ouvre sur des yeux vifs derrière leurs montures en écailles et un roulement des « r » familièrement oriental – et italien : « Bienvenue, entrez ! »

Un hall, une salle à manger spacieuse accueillant la lumière du jour et sur le grand miroir accroché au fond d'une alcôve en boiserie, un portrait de Dalida. Bruno Gigliotti, alias Orlando, frère et producteur de Dalida, n'a pas cessé de vivre avec sa sœur et de s'occuper de ses affaires, c'est-à-dire de perpétuer une carrière extraordinaire qui a fait de Dalida l'une des plus grandes stars de la chanson française pendant 30 ans, de ses débuts en 1957 à sa disparition tragique en 1987.

En ce trentenaire de sa commémoration, Orlando a mis les bouchées doubles pour rendre Dalida « plus présente que jamais » : une collaboration avec la réalisatrice Lisa Azuelos sur laquelle il ne tarit pas d'éloges pour son biopic réussi sur Dalida, mais aussi un spectacle en hologramme, intitulé Hit Parade, au Palais des Congrès, mettant en scène Dalida avec Claude François, Sacha Distel et Mike Brant. « C'est d'ailleurs de ce spectacle que se sont inspirés certains hommes politiques et candidats à la présidentielle », dit-il, en référence à Jean-Luc Mélenchon et à son hologramme durant sa campagne électorale... Sans oublier l'ouverture, le 27 avril, d'une exposition de la garde-robe de Dalida au musée Galliera.

 

(Lire aussi : #France 2017 : Dalida, l'édito de Ziyad MAKHOUL)

 

« Je n'ai pas voulu faire de vente aux enchères les robes magnifiques qu'elle a portées, ses fameuses robes fendues, ses robes à paillettes, j'en ai fait don à la ville de Paris, précise-t-il. C'est devenu un patrimoine national et c'est le metteur en scène d'opéra Robert Fersten qui s'est chargé de la chorégraphie de l'exposition. »

Le frère de Dalida, devenu son directeur artistique en 1966, puis son producteur en 1970, explique sa reconversion dans les nouvelles techniques (remix des grands succès de la star, spectacle en hologramme) par le fait que « Dalida est une artiste qui a toujours été moderne, en avance sur son temps. Depuis qu'elle est devenue célèbre avec Bambino en 1956, elle touche plusieurs générations. C'est sa force ».

« Nous étions mordus de spectacles, Dalida et moi, complices depuis notre enfance au Caire, poursuit Orlando, avec une verve toute méditerranéenne. J'ai été le témoin de son histoire et je suis devenu le gardien de sa mémoire. Elle m'a fait confiance, a fait de moi son légataire parce qu'elle savait que j'aurais continué son œuvre. Mais il ne faut pas croire qu'on vivait ensemble, ça c'est les journaux qui le racontent. Dalida avait son jardin secret et sa maison dans ce Montmartre qu'elle aimait (rue d'Orchampt). Dalida, c'est la dernière grande figure artistique de Montmartre. » Une place a d'ailleurs été baptisée en son nom par les Montmartrois et un buste a été érigé pour lui rendre hommage.

 

(Lire aussi : « Le public était le seul à lui rester fidèle »)

 

« Samir Nasri était un frère »
L'émotion s'invite dans le dialogue quand Orlando raconte « les années Liban » de Dalida. Maniant les noms libanais et les accents phoniques arabes avec l'aisance d'une langue natale, il emporte son interlocuteur vers un âge d'or qui a conservé toute la saveur de la nostalgie.

« Dalida et le Liban, c'est une longue histoire d'amour, qui a commencé en 1957 et ne s'est jamais arrêtée, dit-il. À l'époque, nous nous y rendions pratiquement tous les 18 mois, ainsi qu'en Égypte. Quand Dalida arrivait au Liban, elle se sentait chez elle grâce à l'accueil très chaleureux qui lui était réservé. Et puis elle adorait la cuisine libanaise. Après un concert, son plaisir était d'aller chez Ajami. À l'époque c'était extraordinaire, une véritable fête. »

Emporté dans son élan, Orlando égrène les souvenirs : « La première fois qu'elle s'y est produite, c'était au cinéma Dunia (1958). Cela a été un triomphe immédiat. Elle a aussitôt reçu des propositions pour le Casino du Liban. Il y eut ensuite une coupure de quelques années, en raison des nombreux engagements de Dalida, puis un retour triomphal au Liban en 1973, au théâtre Piccadilly de Khaled Itani, à Hamra, les Champs-Élysées du Liban. Très belle salle. Feyrouz était venue la voir, assise au 1er rang. À la fin du concert, Dalida l'avait remerciée en ces termes : "C'est un tel honneur de vous avoir, que votre présence m'a fait oublier des paroles et remplacer des mots par d'autres!" Et quand Feyrouz s'est produite à l'Olympia, cela a été au tour de Dalida de venir la voir. Tous les journaux en ont parlé à cette époque. »

Orlando évoque, non sans émotion, ses « amis proches qu'étaient Marie-Thérèse Arbid et Samir Nasri, tous deux collaborateurs aujourd'hui décédés de L'Orient-Le Jour. Samir Nasri était quelqu'un d'extraordinaire. Il était un grand journaliste et un véritable auteur, doué pour la musique. C'était comme un frère pour Dalida et moi, nous le connaissions du Caire, où nous sommes devenus de grands amis. Nous ne nous sommes plus jamais quittés. Malheureusement il est décédé il y a longtemps. » La voix se voile avant de rebondir sur une exclamation attendrie. « On a des souvenirs extraordinaires avec le Liban, et puis cet amour, cette élégance ! J'ai séjourné à l'hôtel Saint-Georges en 1963 », ajoute-t-il, avec des étincelles dans les yeux. Une phrase qui veut résumer à elle seule la carte postale du Beyrouth d'antan.

 

(Lire aussi : Archives, grandes (déc)ouvertes...)

 

« Union nationale »
Lorsque la guerre libanaise éclate, Dalida, qui a conquis le cœur des Libanais par sa voix, ses chansons et sa personnalité, continue à se produire au pays du Cèdre jusqu'en 1983-84. Festival de Baalbeck, Casino du Liban, Summerland. L'est et l'ouest de Beyrouth, comme on disait alors.

« Les journaux de l'époque avaient écrit de Dalida qu'elle faisait l'union nationale, précise Orlando avec fierté. À Beit-Méry, on entendait au loin des coups de canons durant son spectacle. Pendant la guerre fratricide, elle tenait à venir au Liban, malgré les risques. À son imprésario qui tentait de l'en dissuader en arguant que c'était dangereux, elle avait rétorqué qu'elle voulait aller vers son public, pas seulement dans les bons, mais aussi dans les mauvais moments. "Je veux que les Libanais sentent que je suis près d'eux et que je ne prends pas partie", a-t-elle déclaré. Elle a dédié une chanson au Liban, Lebnan, chantée avec l'accent libanais. Tombée dans l'oubli à cause de la guerre, elle est ressortie en 1989, deux ans après la mort de Dalida. »

 

(Lire aussi : Le flair, les galbes, la musique et l’accent)

 

Pour cette star dont la langue natale était l'italien, et qui a connu le succès en France (« comme Moustaki, Grec d'Alexandrie, nous étions italiens du Caire », précise Orlando), il a été un jour question, en pleine gloire, de chanter en arabe. C'est dans les coulisses d'un concert au stade du Caire, où son public lui avait demandé d'interpréter une chanson en arabe égyptien, qu'elle a confié à son frère le soin de trouver d'urgence cette chanson. « J'ai passé le message à Samir Nasri et Salah Jahine, un grand journaliste d'al-Ahram, se souvient Orlando. Ce dernier a eu l'idée de puiser dans le folklore égyptien, et c'est ainsi qu'est née Salma ya Salama, devenue une chanson originale grâce au talent de Jeff Barnel, lui aussi d'Égypte, qui en a composé le refrain. Cela a été un tel succès que Dalida l'a chantée en français aussi. À partir de là, elle a fait tout un album en égyptien, dont Helwa ya baladi, devenu un hymne que chaque pays arabe s'est approprié. »

« Puis il y eut le film de Youssef Chahine, Le 6e jour, en 1986, un an avant qu'elle ne parte, poursuit Orlando. Dalida a dû réapprendre l'arabe littéraire. Les conditions de tournage étaient pénibles, il faisait froid, ce n'était pas les moyens de Hollywood ni le confort auquel elle était habituée. Mais Dalida tournait avec le plus grand metteur en scène du Moyen-Orient, primé à Cannes, elle voulait prouver qu'elle était une bonne comédienne. Elle en était fière, mais ce rôle triste, tout en noir, je pense qu'elle n'en est jamais pratiquement sortie. » Et pourtant... « Dalida était solaire, rappelle Orlando. Elle aimait rire, elle donnait du bonheur aux gens. Elle n'a rien fait en petit, c'était soit le grand bonheur ou le grand malheur. La démesure, c'est son côté méditerranéen. »

 

(Lire aussi : De l'au-delà, Dalida s'est prêtée au questionnaire de La Dernière)

 

Chercher le père
Nul ne guérit de son enfance, chantait Jean Ferrat. De son enfance, au Caire, Dalida a gardé ce goût du métissage culturel, linguistique. Métissage qu'elle a porté avec beaucoup de style dans ses tubes, chantés en neuf langues. De la Grèce, avec les Enfants du Pirée et Zorba le Grec, à l'Italie, puis l'Orient, elle s'est ensuite tournée vers l'Atlantique et l'Amérique. « Dalida a tout interprété, les grandes mélodies, les chansons à textes, le disco, les shows à l'américaine, dit encore Orlando. Elle a fait pleurer, elle a fait danser. » Et de poursuivre : « Derrière cette femme fatale, qui avait été une sorte d'Esmeralda avant de devenir une parfaite représentante de l'élégance parisienne, plus sophistiquée, il y avait une femme simple, qui n'a jamais eu la grosse tête. Elle n'a jamais triché, ni avec le public ni avec les hommes. Quand cela n'allait plus, elle les quittait. »

Orlando parle avec passion de Dalida, avec les mêmes gestes amples, le même accent italien que sa sœur. Il trouve les mots justes, entrouvre une fenêtre sur le drame intime de sa sœur. « À une certaine période de sa vie, après sa propre tentative de suicide qui lui a valu cinq jours de coma suite au suicide de Luigi Tenco, son amour de l'époque, la nouvelle Dalida est arrivée. Elle a commencé à lire les philosophes et les maîtres spirituels (Teilhard de Chardin, Jung, Freud). Ses fréquentations ont changé. À ses amis sont venus s'adjoindre des philosophes, des professeurs, des écrivains. Elle se posait des questions sur le sens de la vie et, pendant quatre ans, ses « quatre années d'hiver », comme elle les appelait, elle s'est rendue deux fois par an en Inde, dans un ashram. Elle avait besoin d'une autre nourriture, celle de l'esprit, tandis que je m'occupais de sa carrière. Puis un jour le gourou, un sage, lui a dit : « Ne cherchez pas plus longtemps, vous êtes faite pour chanter, vous portez du rêve, de la paix aux gens, c'est cela, votre vocation. Retournez à Paris, ne revenez plus ici, vous n'avez plus besoin de moi. »

 

(Lire aussi : À la fois Bambino et Teilhard de Chardin)

 

« Embrassez le Liban »
A commencé alors la période la plus féconde de sa vie. Les épreuves qu'elle a vécues, ses expériences, elle les a mises au service de son art, de son métier et de la scène. Elle a chanté des chansons à textes, Avec le temps, Je suis malade. Elle vivait ses chansons. Sa vie n'a pas été un long fleuve tranquille. Elle a aimé, a été aimée. Elle a tout assumé, puis un jour elle a pensé qu'elle en avait fait le tour et qu'elle n'avait pas envie de refaire la même chose. Elle disait qu'elle ne voulait surtout pas devenir une caricature de Dalida. Elle disait « personne ne baissera le rideau pour moi ». Elle a chanté Je veux choisir ma mort aussi, et elle l'a choisie. Elle est partie en pleine gloire et beauté. Exigeante, romantique, Dalida a cherché le véritable amour toute sa vie, l'amour sublime, avec un grand « a ». En fait, elle a cherché son père à travers tous les hommes de sa vie.

Rideau. Dehors, il fait froid, mais le soleil étreint la butte de Montmartre, ses escaliers, la mémoire de ses grands artistes – et d'une femme à la chevelure longue et libre, à la voix chaude, scintillant des mille reflets du soleil. Avant de refermer la porte de la maison, Orlando glisse, dans un large sourire qui rappelle celui de Dalida : « Embrassez le Liban pour moi. »

 

 

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Aractingi Farid

Chère Carole,
Merci pour cette belle interview, où on revit Dalida mais aussi le Liban. Quel privilège de les avoir connus tous les deux !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRES SENTIMENTAL ! IL N,Y A QUE DALIDA QUI EQUIVAUT A DALIDA...

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