Interview

Plusieurs essais seront nécessaires pour trouver le traitement au coronavirus, estime le professeur Jade Ghosn

Le spécialiste franco-libanais en maladies infectieuses est responsable de la mise en place du vaste essai clinique européen Discovery à l’hôpital Bichat, à Paris, premier établissement français à l’avoir entamé.

Le professeur Jade Ghosn. Photo DR

Le vaste essai clinique européen Discovery portant sur cinq stratégies de traitements destinés aux cas sévères d’infection au nouveau coronavirus a été lancé il y a quelques jours en Europe. Celui-ci englobera 3 200 patients dont 800 en France, et portera entre autres sur l’hydroxychloroquine, un dérivé de la chloroquine qui est un antipaludéen. Ce traitement fait couler beaucoup d’encre depuis plusieurs jours, notamment après que le président américain Donald Trump a annoncé il y a une dizaine de jours que son administration allait le rendre « disponible quasi immédiatement ». À l’origine de cette découverte, le professeur Didier Raoult, spécialiste en maladies infectieuses et directeur de l’IHU Méditerranée Infection à Marseille. Celui-ci avait essayé ce traitement sur 24 patients et assure avoir démontré que la charge virale prélevée au niveau nasal baissait au bout de cinq jours.

Le professeur Jade Ghosn, spécialiste en maladies infectieuses, responsable du Centre gratuit d’information, de dépistage et de diagnostic du VIH et des infections sexuellement transmissibles à l’hôpital Bichat à Paris, est responsable de la mise en place de Discovery dans ce premier établissement français à avoir entamé cet essai clinique. Le médecin franco-libanais répond aux questions de L’Orient-Le Jour.



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Quel est votre avis sur l’essai du professeur Didier Raoult ?
Le résultat obtenu par le Pr Raoult est intéressant. Cet essai a toutefois ses limites, d’autant qu’il a été réalisé sur 24 patients qui présentaient différents stades de la maladie. Dans le groupe qu’il a choisi, figuraient des personnes qui présentaient peu de symptômes et chez lesquelles la charge virale aurait pu disparaître spontanément sans aucun traitement, ainsi que des patients asymptomatiques et d’autres avec des symptômes graves. Pour pouvoir comparer, il est important d’avoir des patients homogènes qui sont au même stade de gravité de la maladie. Par ailleurs, les patients recrutés à l’hôpital de Nice ont pu être dépistés selon des critères différents de ceux adoptés à l’hôpital de Marseille. Nous ignorons donc si les deux groupes inclus dans l’essai de M. Raoult sont comparables car ils ont été dépistés par deux équipes différentes. Il n’en reste pas moins que son étude montre qu’il est possiblement intéressant d’utiliser l’hydroxychloroquine, mais ces résultats ne permettent pas d’aboutir à des recommandations larges pour des formes graves. Aujourd’hui, nous ne disposons pas d’un niveau de preuve scientifique suffisant pour recommander est-il son traitement.

Ce traitement n’est-il pas une aubaine à l’ombre de cette crise sanitaire ?
Non, car nous mettrons de côté toutes les possibilités d’évaluer les autres traitements mis en place dans le cadre de l’essai clinique européen, mais aussi dans d’autres essais. Nous ne saurons plus si d’autres médicaments ont des effets plus bénéfiques que l’hydroxychloroquine. Je ne dis pas que le traitement de Didier Raoult ne marche pas, mais laissons la chance de voir si d’autres médicaments marchent mieux. Si tout le monde est mis sous hydroxychloroquine, nous ne pourrons plus voir si d’autres pistes marchent. Il faut comprendre que ce médicament n’est pas un antiviral, mais un mauvais antipaludéen qui a montré qu’il avait des effets sur certaines maladies inflammatoires. Il a aussi été déjà testé contre d’autres virus, comme le chikungunya, où il a entraîné une aggravation de la maladie.



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Quel est le profil des patients qui vont participer en France à cet essai clinique ?
Ils doivent tous présenter le même niveau de gravité, et ce pour pouvoir comparer les résultats obtenus. Ils ne peuvent prendre part à cet essai qu’après avoir signé un consentement éclairé et avoir été informés des tenants et aboutissants de la recherche, d’autant qu’ils feront l’objet d’un tirage au sort pour les répartir en groupes qui bénéficieront chacun d’une des cinq stratégies de traitement que nous allons proposer en France et en Europe.

Quels sont les traitements inclus dans cet essai Discovery ?
Le premier groupe de patients recevra l’hydroxychloroquine seule. Cet antipaludéen sera associé à l’azythromicyne uniquement en cas de pneumonie bactérienne probable ou prouvée, si le médecin le juge nécessaire. Le deuxième groupe sera mis sous un antirétroviral, le lopinavir/ritonavir, habituellement administré aux personnes séropositives pour le VIH. Un troisième groupe recevra une bithérapie associant le lopinavir/ritonavir à l’interféron beta, un immuno-modulateur. Le quatrième groupe de patients recevra un antiviral, le remdesivir, qui avait été développé contre le virus Ebola et qui a montré une action positive in vitro contre le nouveau coronavirus. Le dernier groupe de patients suivra les soins standard actuels.

Combien de temps cet essai durera-t-il ?
Un essai a une durée limitée, le temps de recruter le nombre de patients nécessaires. À l’échelle européenne, il faut 3 200 patients, dont 800 en France. Une fois que tous les patients sont inclus, il faudra attendre que le dernier patient soit suivi assez longtemps pour voir les effets du traitement sur lui. Nous allons cependant effectuer des analyses intermédiaires avant la fin de l’essai. Nous avons ainsi décidé d’analyser les résultats des traitements sur les cinquante premiers participants (dix patients de chacun des groupes). Cela permet de voir si un traitement s’avère plus efficace ou moins qu’un autre pour les 50 premiers patients. Au fur et à mesure, nous analyserons la suite à chaque fois que 50 nouveaux patients seront inclus.



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Pensez-vous que des personnes seront résistantes de par leur génome au traitement contre le Covid-19 ?
Pour l’instant, nous l’ignorons, d’autant que la réponse au traitement peut différer selon la manière d’administrer le médicament (voie intraveineuse ou orale). Tout ce qui est testé en laboratoire n’est pas toujours transposable sur l’homme. C’est pour cela qu’il est très important de faire des études de grande envergure sur des milliers de personnes afin de détecter un signal en faveur ou en défaveur du traitement. Nous n’avons pas encore une immunité communautaire. Le SARS-CoV-2 est un nouveau virus, sachant que quatre coronavirus ont déjà contaminé l’homme, mais pas de manière aussi massive et mondiale. De plus, nous avons remarqué que ce virus est très immunogène, c’est-à-dire qu’il est capable de déclencher une réponse immunitaire très importante, ce qui cause des dégâts. Ainsi, en essayant de nous défendre excessivement contre le virus, nous risquons de détruire l’organe qui l’héberge, c’est-à-dire le poumon.

Le coronavirus peut-il récidiver chez une même personne ?
Ce n’est toujours pas clair. Nous n’arrivons pas à démontrer si les personnes testées de nouveau avec le coronavirus l’ont effectivement attrapé de nouveau ou si le test de dépistage (PCR) n’est pas assez sensible. Ce test se fait généralement au niveau nasal. Si ce prélèvement n’est pas assez profond au niveau de la fosse nasale, il y a de fortes chances que le test du prélèvement soit négatif. De plus, nous avons remarqué que chez certaines personnes guéries, la charge virale était toujours positive, ce qui n’est pas le cas chez d’autres patients. Ce qui veut dire que cette technique de dépistage n’est pas toujours fiable.

Quelle est votre intime conviction pour le choix du traitement ?
Je ne suis pas sûr que l’on trouvera le traitement miracle dès le premier essai. D’autres essais se profilent à l’horizon et porteront sur des immuno-modulateurs parce que nous avons remarqué que ce qui cause le plus de dégâts, c’est la réponse immunitaire contre le virus. Notre corps fabrique des défenses tellement importantes contre le virus que tout le système s’emballe, un peu comme dans les maladies auto-immunes. Il serait bénéfique donc de réguler notre réponse immunitaire. D’où l’intérêt porté aux immuno-modulateurs qui seront testés dès cette semaine en France. Ici, nous allons procéder aux deux essais, celui effectué à l’échelle européenne dans le cadre de Discovery, et celui axé sur les immuno-modulateurs. Nous allons autoriser qu’un même patient puisse participer aux deux essais pour pouvoir bénéficier des deux stratégies thérapeutiques.



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Le vaste essai clinique européen Discovery portant sur cinq stratégies de traitements destinés aux cas sévères d’infection au nouveau coronavirus a été lancé il y a quelques jours en Europe. Celui-ci englobera 3 200 patients dont 800 en France, et portera entre autres sur l’hydroxychloroquine, un dérivé de la chloroquine qui est un antipaludéen. Ce traitement fait couler...

commentaires (7)

Permettez que je partage aussi un autre avis: 1-la chloroquine est utilisée depuis des décennies avec résultats positifs seulement pour traiter le paludisme et autres maladies rares auto-immunes et non pour d'autres maladies virales dont le coronavirus 2- Dans tous les soins intensifs à travers le monde, on donne actuellement la chloroquine avec parfois azithromycine aux patients très graves et critiques. 3-Or, ceux-ci font moins que 1% des cas atteints 4- On ne peut se permettre, de donner à l'aveugle le même traitement à des centaines de milliers ou de millions d'individu testés positifs ou avec symptômes minimes sans avoir de preuves certaines de l'efficacité de ce traitement car on ferait plus de mal que de bien et on entrainera une pénurie de ce médicament pour ceux qui en ont besoin comme le paludisme dans le reste du monde 5- Les cas des poursuites contre la Cie Monsanto est tout à fait une autre histoire!

Saliba Nouhad

21 h 51, le 30 mars 2020

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Commentaires (7)

  • Permettez que je partage aussi un autre avis: 1-la chloroquine est utilisée depuis des décennies avec résultats positifs seulement pour traiter le paludisme et autres maladies rares auto-immunes et non pour d'autres maladies virales dont le coronavirus 2- Dans tous les soins intensifs à travers le monde, on donne actuellement la chloroquine avec parfois azithromycine aux patients très graves et critiques. 3-Or, ceux-ci font moins que 1% des cas atteints 4- On ne peut se permettre, de donner à l'aveugle le même traitement à des centaines de milliers ou de millions d'individu testés positifs ou avec symptômes minimes sans avoir de preuves certaines de l'efficacité de ce traitement car on ferait plus de mal que de bien et on entrainera une pénurie de ce médicament pour ceux qui en ont besoin comme le paludisme dans le reste du monde 5- Les cas des poursuites contre la Cie Monsanto est tout à fait une autre histoire!

    Saliba Nouhad

    21 h 51, le 30 mars 2020

  • Idéalement, il faudrait que ceux qui sont dans l'urgence puissent se soigner avec un traitement peu coûteux, efficace et pour lequel nous accumulons des décennies de résultats positifs, et cela avant que leur pronostic vital soit engagé. Les autres peuvent attendre les retombées de "Discovery","Solidarity" et autres guerres des étoiles, de grâce, ne tombons pas dans le schéma exclusif et criminel à la Monsanto.

    Je partage mon avis

    16 h 47, le 30 mars 2020

  • MALHEUREUSEMENT C,EST LA VERITE. IL FAUT DU TEMPS. ESPERONS QU,AVEC L,ETE QUI ENTRE LE FLEAU S,ESSOUFLERAIT ET DISPARAITRAIT. UN VOEU !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    15 h 35, le 30 mars 2020

  • Juste pour clarification: l'organisation Mondiale de la Santé vient de lancer à partir de la Suisse une étude multicentrique internationale, appelée Solidarity et qui aurait exactement le même protocole que l’etude Discovery purement française... Ce serait très intéressant, plus tard, de comparer les résultats de ces deux études,

    Saliba Nouhad

    15 h 33, le 30 mars 2020

  • Bravo, Mr Ghosn C’est ainsi qu’avance la médecine, avec des études randomisées à large échelle avant de sauter aux conclusions douteuses du Dr Raoult... Seul bémol à votre entrevue: c’est votre dernière phrase où vous déclarez que vous allez « autoriser qu’un même patient puisse participer aux deux essais pour pouvoir bénéficier des deux stratégies thérapeutiques »... Cette affirmation contredit toute base scientifique d’une étude sérieuse ayant un protocole bien précis pour avoir des résultats significatifs: en principe, on n’a pas le droit de mettre un même patient dans deux études différentes en même temps, qui serait une violation de protocole, car on ne saurait plus à la fin lequel des deux produits est plus efficace que l’autre... A moins de fusionner vos 2 études en ajoutant à Discovery une branche purement immuno-modulateurs, Mais, serait-il possible qu’on ait mal rapporté et compris vos propos aussi?

    Saliba Nouhad

    15 h 02, le 30 mars 2020

  • "Ce traitement fait couler beaucoup d’encre depuis plusieurs jours, notamment après que le président américain Donald Trump a annoncé il y a une dizaine de jours que son administration allait le rendre « disponible quasi immédiatement ». Bon, si Trump a dit que le traitement va être disponible immédiatement, cela veut dire qu'il faudrait attendre l'année prochaine!

    Georges MELKI

    13 h 42, le 30 mars 2020

  • Du pipeau que tout ces gens à la solde des lobby politico-pharmaceutiques, il y a un traitement qui arrête la progression du mal et qui sauve, le reste est secondaire. https://actu.fr/ile-de-france/limay_78335/yvelines-coup-gueule-dun-medecin-generaliste-demerdez-vous-cette-epidemie_32590523.html?fbclid=IwAR1yhdLWOEzsyHydKjy9TYM8pANaFpejfcC_ePQsV1IZD_3IAKL6ftRhC1E

    Je partage mon avis

    11 h 32, le 30 mars 2020