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Société - Retour sur l'histoire

La Quarantaine à Beyrouth, du rempart sanitaire du XIXe siècle à l’antre de la pollution du XXIe

Si le Liban n’échappe pas à la mise en quarantaine de ses habitants, dont plus de 400 ont été jusqu'ici contaminés par le coronavirus, ce terme évoque également pour les Libanais une toute autre image. La Quarantaine, ou Karantina comme elle est souvent appelée, renvoie à un petit quartier populaire de Beyrouth à l’histoire mouvementée.

Carte postale ancienne, non datée, montrant le quartier de la Quarantaine. Image tirée de la page Facebook « Beirut Heritage »

En quelques semaines, le mot -qui est aussi un concept- de « quarantaine » s'est installé sur le devant de la scène, avec son lot d’implications sur la vie quotidienne de millions de personnes confinées aux quatre coins de la planète. A l'origine de ce regain de popularité, la propagation rapide de la pandémie de Covid-19, qui a déjà fait plus de 20 000 morts dans le monde.

Si le Liban n’échappe pas à la mise en quarantaine, depuis le 15 mars, de ses habitants, dont plus de 400 ont été contaminés par le coronavirus, ce terme évoque également pour les Libanais une toute autre image que celle d’un isolement permettant d’enrayer la propagation de maladies. La Quarantaine, ou Karantina comme elle est souvent appelée, renvoie à un petit quartier populaire de la périphérie nord de la capitale, aux petites maisons serrées et défraîchies. Les quelques rues de ce secteur semblent coincées entre l’autoroute et la mer, entre l’hôpital gouvernemental éponyme et la caserne militaire, entre les minoteries, les industries, hangars et autres bâtiments industriels. Et il est difficile, lorsque l’on passe devant les baraques de bouchers et de vendeurs de mouchoirs longeant l’autoroute à l’entrée du port, d’imaginer les transformations qu’a subies ce quartier au cours des deux derniers siècles.


Vue du port de Beyrouth vers le quartier de la Quarantaine, début du XXe siècle. Collection Gabriel Daher


Un rempart contre la peste
L’histoire documentée de la Quarantaine commence dans la première moitié du XIXe siècle. Avant les terrassements et agrandissements successifs du front de mer de Beyrouth, la Quarantaine se situe alors sur un promontoire, surplombant le port. Cette falaise est plantée de mûriers (essentiels pour la culture des vers à soie alors florissante), de potagers et de vergers. Quelques rares habitations en dur côtoient les tentes de Bédouins en voie de sédentarisation qui font paître leurs troupeaux dans la région.


Peinture de Michael Zeno Diemer - Frégate devant la Quarantaine et le Mont-Liban - circa 1905 - Huile sur toile 103 x 141 cm. - Collection Gabriel Daher


C’est dans ce paysage clairsemé et vert, à distance raisonnable de la ville, qu’un groupe de consuls européens construit et administre, à la demande du gouverneur Ibrahim pacha, un lazaret, un établissement où sont isolés à leur arrivée dans le port de Beyrouth, pour une période de 30 ou 40 jours, les personnes malades ou suspectées d’avoir contracté une maladie. Autrement dit, un lieu où les voyageurs sont mis en quarantaine. À l’époque, une épidémie de peste faisait des ravages sur le pourtour du bassin méditerranéen, comme le raconte alors le consul de France Henri Guys dans un livre relatant son séjour au Liban, dont des extraits ont été repris dans L’Orient du 9 janvier 1966. Le lazaret a toutefois permis, selon le diplomate, « de préserver quinze mois la Syrie, tandis que la peste régnait à Constantinople (Istanbul), Smyrne (Izmir), Chypre et en Égypte, d’où arrivaient continuellement des navires de marchandises et de passagers ». Par métonymie, ce rempart sanitaire a fini par donner son nom à tout le quartier.

La vie dans ce centre, pavillon de pierres posé sur la falaise et entouré de petites maisons et tentes, a notamment été documentée en photos par le diplomate et archéologue allemand Max von Oppenheim, dans une série de photos datant de 1899. On y voit notamment le médecin dirigeant l’établissement, le Dr Olschanetzky, se reposant, tarbouche sur la tête et verre à la main, sur une chaise longue, ou, lors d’une réunion de responsables du centre, à l’ombre d’un arbre devant la bâtisse principale.



Le lazaret de la Quarantaine en 1905. Collection Fadi Maasarani.



Quartier arménien
Pendant la Première Guerre mondiale, le décor commence à changer. Sur la falaise de la Quarantaine, les nomades ne sont plus les seuls à avoir planté leurs tentes ; ils sont rejoints par les réfugiés arméniens qui, dès 1915, sont forcés de fuir la Cilicie, dans le sud de l’actuelle Turquie, sous le coup du génocide et des campagnes de déportation perpétrées sous l’Empire ottoman. Par milliers, ils viennent s’installer en bordure de la future capitale libanaise où, en 1922, le Haut-Commissariat français organise officiellement un camp d’accueil. Ce camp devient petit à petit un quartier, constitué de baraques en bois et en « tanak », d’anciens bidons de carburant reconvertis en murs et toitures qui donneront au secteur le surnom de « cité de tanaké », version libanaise du bidonville. Le quartier est alors décrit en 1920, dans un entrefilet dans le quotidien Le Réveil (cité dans la rubrique « Il y a 50 ans » de L’Orient du 19 février 1970), comme étant défavorisé par rapport au reste de la capitale. « Il n’y a ni lumière ni service de garde nocturne. Le travail de balayage et de voirie n’est presque jamais fait. Impossible de passer dans ces rues sans traverser par endroits des tas d’immondices. » Et l’auteur de qualifier « d’énigme » dont seule la municipalité a le secret le fait que les habitants paient, malgré tout, les mêmes impôts que tous les autres Beyrouthins.

Dans les années 30, de petits immeubles de quelques étages en pierre et en béton commencent à être construits, permettant la destruction progressive des baraquements. Il n’en restait alors qu’une centaine le 13 mai 1937 lorsque le ministère de l’Hygiène décide de les détruire, le plus rapidement possible malgré les protestations des réfugiés, après l’apparition d’un cas de choléra parmi les habitants. Il s’avérera le lendemain que la démolition a eu lieu sur base d’un malentendu dû à une erreur de traduction : la famille du malade avait rapporté les symptômes à l’évêque arménien de Beyrouth, qui s’exprimait alors en turc. Lors du signalement effectué par le prélat au commissaire de police, le nom de la maladie a été traduit « choléra » alors qu’il s’agissait en fait d’un cas de variole.


Coupures de presse de L'Orient des 14 et 15 mai 1937. Archives L'OLJ


Le quartier abritait alors, dans un souterrain caché sous une pile de ferrailles, un atelier de fabrication de fausse monnaie, débusqué lors d’une opération de police racontée de manière détaillée dans L’Orient du 9 mai 1937.


Les « fléaux » de 1948
Avec les années, et alors que la population arménienne quitte petit à petit les lieux pour s’installer dans d’autres quartiers de la capitale et de sa périphérie, des Libanais, notamment en provenance de villages du Liban-Sud, ainsi que de petites communautés kurde et syrienne viennent s’installer dans le quartier.

En 1948, les bouleversements géopolitiques régionaux viennent apporter leur lot de changements à la Quarantaine lorsque des milliers de Palestiniens arrivent à Beyrouth. « Les installations du port, maisons, baraques, douches, toilettes, dispensaire et hôpital, sont destinées en principe aux pèlerins de La Mecque, mais les autorités libanaises ont pensé à juste titre qu’on pouvait y aménager une sorte de camp de transit, où chacun serait soumis à un examen médical complet, vacciné, gardé dans des conditions humaines jusqu’à un éventuel départ ailleurs », rapporte L’Orient du 14 juin 1948. Mais des centaines d’entre eux resteront sur place, dans des infrastructures « qui laissent à désirer », vivant à plusieurs familles dans des habitations de fortune. Dans ces conditions d’insalubrité, la Quarantaine fait partie des régions du Liban les plus touchées par la fièvre typhoïde, en septembre de la même année.


Cliquez sur l'image pour l'agrandir. Coupure de presse de la Une de L'Orient du 25 avril 1948. Archives L'OLJ


Incendies et dépotoir
Trois ans plus tard, la vie s’organise envers et contre tout dans le quartier, autour d’un dispensaire, de petites écoles, d’ateliers de fortune mais, surtout, de l’ « horreur désolante » des abattoirs. Le lieu est décrit comme une « vision de cauchemar » avec force détails par un journaliste de L’Orient, qui déplore que 300 000 Beyrouthins y puisent leur nourriture.


Coupure de presse de « L’Orient » du 31 mars 1951. Archives « L’OLJ »



Face à la misère de la « cité de la tanaké », plusieurs initiatives verront progressivement le jour. L’hôpital gouvernemental de Beyrouth, appelé à l’origine hôpital Ibrahim Najjar, y est construit en 1955, un dispensaire pour la lutte contre la tuberculose y sera installé en 59, tandis que des projets d’habitations populaires sont mis sur le papier, sans toutefois jamais voir le jour. La même année, « les abattoirs les plus modernes du monde » sont construits dans la zone, avec leur propre château d’eau. Face à cet intérêt grandissant pour cette région, plusieurs entreprises installent leurs entrepôts et fabriques dans le quartier.

Toutefois, dans les blocs résidentiels du secteur, ce n’est pas au rythme des projets de développement que vivent les habitants, mais des incendies, qui se déclenchent régulièrement, forçant les résidents à être relogés dans des dépôts et bâtiments désaffectés voisins. Des dizaines de sinistres sont rapportés dans la presse de l’époque.



Coupure de presse du « Jour » du 13 février 1969. Archives « L’OLJ »



Et à ces sinistres en série vient s’ajouter la présence toxique du dépotoir, situé au pied de la falaise de la Quarantaine. « Le jour où une grande épidémie se déclarera à Beyrouth, il ne faudra pas s’étonner », estime L’Orient-Le Jour du 21 novembre 1972 qui, en quelques photos « plus éloquentes que n’importe quel rapport scientifique », brosse un sombre tableau de la situation. Ce dépotoir sauvage voit le jour alors que l’incinérateur de déchets installé dans le quartier ne fonctionne plus depuis des années.



La page 20 de « L’Orient-Le Jour » du 21 novembre 1972. Archives « L’OLJ »



Guerre et après-guerre

La Quarantaine est ensuite rendue tristement célèbre pendant la guerre civile. Après avoir dénoncé la supposée « transformation du quartier en véritable camp militaire échappant à toute autorité », les miliciens chrétiens rasent le secteur et en massacrent la population en janvier 1976. Dix ans plus tard, le quartier est la scène de combats entre les forces loyales à Samir Geagea et au chef de l’État de l’époque, Amine Gemayel, d’un côté, et de l’autre celles d’Élie Hobeika, qui était alors à la tête des Forces libanaises. Les FL avaient en effet installé sur les ruines de la Quarantaine leur conseil de guerre et le siège de leur service de sécurité.

Pour tenter de réhabiliter le secteur après la guerre civile, une nouvelle série d’initiatives sera lancée, avec l’inauguration dans les années 90 de nouveaux abattoirs provisoires – le temps de rénover ceux construits en 1959, pillés et squattés pendant le conflit –, de marchés populaires, et de halles commerciales et pharmaceutiques. Mais à la fin des années 90, une ancienne polémique, malheureusement toujours d’actualité, vient de nouveau frapper la Quarantaine : la réhabilitation et brève réouverture, en 1997, de l’incinérateur de déchets, réalisée à grands coûts pour désengorger les dépotoirs du pays, mais vivement dénoncée pour ses fumées toxiques et polluantes. Tandis que le centre de tri et compostage des déchets situé à côté enveloppe régulièrement Beyrouth d’odeurs pestilentielles. Et c’est sous ces déchets que disparaît, en 1999, la falaise lors du remblayage de la mer permettant l’agrandissement du port.



En quelques semaines, le mot -qui est aussi un concept- de « quarantaine » s'est installé sur le devant de la scène, avec son lot d’implications sur la vie quotidienne de millions de personnes confinées aux quatre coins de la planète. A l'origine de ce regain de popularité, la propagation rapide de la pandémie de Covid-19, qui a déjà fait plus de 20 000 morts dans le monde. Si...

commentaires (9)

Cet article relate des faits du 19’ et 20’ siècle et on croit lire des faits actuels tant les similitudes sont frappantes. Il n’y a que le nom des usurpateurs et la nationalité des réfugiés qui ont changé. Toujours la même corruption l’absence de l’armée et d’un état de droit qui sont substitués par des forces étrangères qui gèrent le pays.

Sissi zayyat

12 h 12, le 31 mars 2020

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Commentaires (9)

  • Cet article relate des faits du 19’ et 20’ siècle et on croit lire des faits actuels tant les similitudes sont frappantes. Il n’y a que le nom des usurpateurs et la nationalité des réfugiés qui ont changé. Toujours la même corruption l’absence de l’armée et d’un état de droit qui sont substitués par des forces étrangères qui gèrent le pays.

    Sissi zayyat

    12 h 12, le 31 mars 2020

  • Unebelle histoire de Beyrouth que je ne connaissais pas car nous habitions a Achrafieh à côté de l'hôpital St. Georges des grecs orthodoxe.

    Eleni Caridopoulou

    02 h 34, le 29 mars 2020

  • Ancien habitant de la rive-ouest de la baie de Jounieh, je regardais depuis le début des années 1930 un endroit énigmatique situé entre Maameltein et Taba

    Honneur et Patrie

    20 h 26, le 28 mars 2020

  • La Quarantaine n'a pas empêché Georges Youssef Khabsa de mourir de la peste (taooun) à 16 ans à Sarba(Kesrouan) au cours de la guerre 14-18.

    Honneur et Patrie

    11 h 57, le 28 mars 2020

  • Pour l'aeroport il faudrait aussi avoir une sorte de complexe d'hotels ou batiments pour "Quarantaine". Par exemple avec les bateaux, cet article explique que les voyageurs etaient "isolés à leur arrivée dans le port de Beyrouth, pour une période de 30 ou 40 jours, les personnes malades ou suspectées d’avoir contracté une maladie". Alors de nos jours, on prend l'avion et il n'y a pas de mesures similaires pour controler les voyageurs. Je ne pense pas a des voyageurs d'un pays specifique, mais en general, c'est un probleme des voyages par avion.

    Stes David

    08 h 42, le 28 mars 2020

  • Une belle page de l'Histoire qui traduit encore une fois notre mentalité ou le non respect de la propriété privée. Des réfugiés arméniens aux arabes aux palestiniens , la mainmise sur les biens d'autrui est devenue habitude et droit malheureusement , et c'est pour cette cause que de nos jours la Quarantaine voit ainsi son sort et la nouvelle loi des loyers impossible à appliquer car les juges sont ou ont des parents locataires .

    Antoine Sabbagha

    08 h 38, le 28 mars 2020

  • LA QUARANTAINE EST LE LIEU LE PLUS POLLUE DU LIBAN. LES RATS Y FESTOIENT.

    LA LIBRE EXPRESSION DEFIE LA CENSURE

    07 h 53, le 28 mars 2020

  • Si vous vous opposez aujourd'hui avec virulence à l'armement du Hezbollah et au 7 mai 2008, imaginez alors, le sentiment des libanais de l'époque face à la présence de milices étrangères sur leur terre, dans leurs propres quartiers, des milices qui établissaient leurs propres lois et qui les avaient embarqués, dans le sang, sur les terrains d'une cause qui n'était pas la leur et qui fut à l'époque lâchée non seulement par les arabes mais aussi par le monde entier.  (J'ai essayé de googler le nom de la journaliste pour connaitre son âge, sa formation académique, ses domaines de recherche... je n'ai rien trouvé...)

    Zerbé Zeina

    06 h 36, le 28 mars 2020

  • L'écriture du dernier paragraphe de l'article est biaisé. Les accords du Caire ont conféré un pouvoir militaire aux organisations palestiniennes présentes au Liban. Ces dernières étaient en effet armées et selon beaucoup de témoignages prenaient les civils palestiniens comme remparts afin de poursuivre leurs opérations armées et de nourrir médiatiquement la propagande des crimes et massacres perpétrés. Toutes les négoces pour évacuer les civils palestiniens présents au camp de la quarantaine, par la Croix-Rouge ont été avortés par les palestiniens eux-mêmes, vivant cette proposition d'évacuation des civils comme une reconnaissance d'une "défaite" et une "atteinte à l'honneur". La gauche était alors bien nantie à l'époque pour filmer les rescapés palestiniens... les chrétiens maronites eux, n'étaient pas assez politiquement "intelligents" pour filmer les barrages montés par les palestiniens, leurs vérifications des papiers d'identité des libanais eux-mêmes, se substituant à l'armée, les coups de feu lancés à partir de ces camps-là sur Dekwaneh, les batailles armées menées dans la rue Slave qui ne servaient nullement la libération de la Palestine... 

    Zerbé Zeina

    06 h 32, le 28 mars 2020

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