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Idées

Au Liban, l’avenir de la contestation passe par la conquête des pouvoirs intermédiaires

Commentaire
25/01/2020

Depuis sa nomination, le Premier ministre Hassane Diab a dû faire face à différents défis pour la composition de son gouvernement, pris entre le marteau de la représentativité sunnite au sein du jeu des quotes-parts politiques, et l’enclume des protestations du 17 octobre qui revendiquent un cabinet totalement indépendant et non partisan. Ce processus de formation, qui a duré un peu plus d’un mois, a été ultérieurement compliqué par le contexte régional et les suites de l’assassinat de Kassem Soleimani, en début d’année.

En même temps, et pour mettre un peu de distance vis-à-vis des partis politiques, Hassane Diab a mis en avant le caractère « technocrate » de son cabinet, à défaut de pouvoir le qualifier d’« indépendant ». En cela, ce gouvernement présente une configuration assez nouvelle par rapport aux différents cabinets qui virent le jour depuis l’accord de Doha de 2008.

Cette spécificité gouvernementale est cependant déjà rudement mise à l’épreuve, notamment par la tournure prise par l’opposition politique qui se trouve éclatée dans une période de grande instabilité. Du côté des formations politiques traditionnelles non associées au gouvernement (courant du Futur, Forces libanaises et Parti socialiste progressiste), l’absence de front uni, suite aux brouilles entre leurs chefs respectifs, devrait limiter leur champ d’impact à court terme. La fragmentation est également de mise du côté des différents courants qui animent les protestations contre le régime depuis le 17 octobre, aucune matrice commune ne se dégageant sur les alternatives susceptibles de renverser la structure du pouvoir en place. Ces courants sont également divisés vis-à-vis de la position à adopter au sujet du nouveau gouvernement de Hassane Diab, les uns revendiquant sans plus attendre sa démission, tandis que d’autres affichent une certaine conciliation et préfèrent juger sur les actes de l’exécutif.


(Lire aussi : Halte à l’expropriation rampante des déposants au Liban !)

Pression multiforme

Résultat, le contexte demeure très volatil et manque de lisibilité, ce qui donnera sans doute lieu à des stratégies désordonnées dans les rangs des contestataires. Les plus radicaux prônent la poursuite de la violence de rue pour maximiser la pression contre le régime, entendu comme un tout. En même temps, des voix s’expriment en faveur d’une désobéissance civile à l’égard du paiement des différents dus aux secteurs public et bancaire, tout comme des appels s’élèvent pour des élections anticipées, l’indépendance de la justice, le remplacement du gouverneur de la Banque centrale, ou des sanctions contre les agents des brigades antiémeute qui ont occasionné de sérieux handicaps parmi les manifestants. Tout ceci dans un contexte de grave choc socio-économique que doivent encaisser les différentes couches de la population touchées de plein fouet par les licenciements, les réductions de salaire et l’inflation galopante du fait du flottement officieux du cours de la livre libanaise face au dollar.

Au vu de la nature multidimensionnelle de la crise libanaise, cette pression multiforme aura sans doute du mal à venir à bout du système en place, malgré une Deuxième République à bout de souffle. Il n’en reste pas moins que la percée d’un gouvernement de nature hybride dénote un début d’affaissement de l’autorité des formations traditionnelles, qui ont dû composer avec la pression populaire, sans pour autant adhérer à aucune de leurs revendications, de peur d’un effet domino.

Cependant, si une conquête du pouvoir politique par les élections s’annonce problématique à court terme – notamment au vu des précédentes expériences connues par les listes issues de la « société civile » en 2016 et 2018–, d’autres stratégies pourraient être envisagées pour poursuivre le processus de délégitimation des gardiens du temple politico-communautaire et tenter de revivifier par endroits le processus de rétablissement de l’État libanais, otage de considérations miliciennes et mafieuses.


(Lire aussi : Sabre au clairl'édito de Issa GORAIEB)



Défaire la doctrine de la trivialité

Car en dépit du caractère désorganisé des mobilisations civiques et populaires qui se refusent à se structurer en modèle pyramidal, celles-ci engendrent une puissante énergie en faveur de dynamiques d’institutionnalisation, basées sur le respect de la « Res Publica » et ses valeurs, telles que la citoyenneté et la justice sociale.

L’élection, tout juste un mois après l’éclatement de la révolte, du nouveau bâtonnier de l’ordre des avocats, Melhem Khalaf, constitue à ce titre un cas d’école pour des dynamiques réformistes basées sur une stratégie d’occupation des espaces intermédiaires de pouvoir et d’autorité. Une stratégie permettant à de nouvelles figures d’émerger et d’incarner les valeurs de l’État de droit et de bonne gouvernance à travers leur intégrité professionnelle et des actes très ciblés dans le cadre de leurs prérogatives.

Il s’agira pour les différents courants et mouvements de maintenir assez de pression pour essaimer des leaders dans les différents centres d’autorité qui serviraient de réels contre-pouvoirs aux oligarques en place. Du très proactif « Club des juges » – qui a su faire entendre une voix dissonante pour s’insurger aussi bien contre l’interventionnisme politique que les pratiques douteuses en cours dans les couloirs des Palais de justice – aux ordres professionnels, syndicats, coopératives agricoles ou marchandes, autorités de régulation et de contrôle, médiateur de la République (jamais nommé depuis 2005), etc. : là résident les énergies à libérer.


(Lire aussi : Collabos ou résistants ? Le billet de Médéa AZOURI)



L’émergence de ces champions de l’intégrité et de l’action publique (au sens large du terme) contribuerait ainsi à défaire la doctrine de la trivialité qui a systématiquement paralysé les institutions publiques ces dernières décennies. À leur suite, chaque citoyen sera appelé à s’inspirer de l’esprit du 17 octobre afin d’appliquer une tolérance zéro vis-à-vis de la corruption dans son milieu professionnel et social.

Cette stratégie de conquête de ce qui s’apparente à des contre-pouvoirs favoriserait des dynamiques transformatrices qui, entrelacées avec les pressions populaires et civiques, animées par le choc du 17 octobre, contribueraient à battre en brèche la vieille acceptation du népotisme et de la corruption, et ancrer au contraire l’institutionnalisation comme véritable forme de gouvernance. Ainsi, un début de réappropriation de l’État pourrait passer par l’action de ces forces vives en aval, lesquelles maintiendraient cette boussole tout au long du chemin cahoteux vers une Troisième République libanaise qui reste à concevoir.

Par Karim el-Mufti
Enseignant-chercheur en science politique et droit international. Directeur de la Clinique juridique des droits de l’homme à l’Université La Sagesse.


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Sissi zayyat

La justice doit être séparée totalement du pouvoir. C'est la priorité absolue dans n'importe quel pays qui se dit démocratique. Tant que les juges, les hommes de justices et les postes-clé sont tenus par les mêmes, aucun pouvoir intermédiaire n'y pourra rien.
Commençons par juger les corrompus à la tête de l'état et dans son ensemble et tout ira pour le mieux. Aucune autorité ne devrait coiffer la justice. Cette dernière doit être libre et dissociée de tout pouvoir. Le reste suivrait sans heurts ni pleures.

NASSER Rada Liliane


Je viens d'écouter Gael Giraud.

Voici un conseil que l OLJ pourrait donner à ces gens en colère: " vous ne pourrez pas tout changer tout seul. Chercher parmi la génération précédente qui pourrait être un allié. Donc arrêter de dire tous pourris, cela vous conduit dans le mur"

Marionet

Super intéressant même si une telle stratégie ne peut s'accomplir que sur la longue durée, au rythme des dates des élections dans ces corps intermédiaires, alors que la maison brûle. Il faut donc la coupler avec une pression accrue sur le pouvoir en place. Suis aussi tout à fait d'accord avec les propos de l'auteur sur l'effritement de l'autorité des formations politiques tradi. Le gouvernement Diab en est certainement un indice.

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