L'éditorial de Issa GORAIEB

Sabre au clair

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
25/01/2020

À peine formé et encore loin d’avoir fait ses preuves, le gouvernement de Hassane Diab peut, pour le moins, se vanter d’avoir placé l’opinion publique devant des dilemmes sacrément difficiles, des choix cornéliens entre maux dont on ne sait trop quel est le moindre. La question qui saute aux yeux est celle de savoir si ce cabinet à la généalogie suspecte a droit ou non au bénéfice du doute, s’il mérite ou non qu’on lui accorde un délai de grâce en attendant de voir venir. Indissociable de ce point est celui des parades et ressources qui demeurent offertes à la révolution libanaise, au double plan tactique et stratégique.


Du gouvernement de spécialistes indépendants que se targue de présider Diab, on ne connaît que trop les tares de naissance. Écartés du devant de la scène sous l’effet de la pression populaire, les caïds de la politique, relevant du même camp, ont désigné, imposé, leurs poulains. La répartition des portefeuilles n’a pas toujours répondu aux compétences de leurs destinataires. Dans le feu de cette jonglerie de technocraties, on a même trouvé moyen de réunir dans les mêmes mains culture et agriculture, ce qui ne pourra satisfaire que les amateurs de rimes parfaites. Compte tenu de tout cela, il est évidemment difficile de croire le Premier ministre quand il se réclame lui-même de la contestation, mais pour aussitôt prêcher le nécessaire respect des réalités libanaises : réalités faites pourtant de conjonctions d’intérêts mafieux, d’associations de malfaiteurs exerçant le pouvoir; réalités contre lesquelles s’est précisément insurgé le peuple; réalités qui valent à l’État libanais une mauvaise réputation de dimension planétaire en matière de corruption, plaie qui vient d’être remuée au forum de Davos où s’était imprudemment aventuré l’une des bêtes noires de la révolution ; réalités qu’on absout dès lors qu’on s’y résigne, au lieu d’essayer d’y remédier.


Pour en rester à ces tristes réalités il n’y a, pour la rébellion, que deux moyens de confronter celle, incontestable, d’un gouvernement fortement contestable certes, mais pouvant escompter la confiance du Parlement. Radical est le premier, qui consisterait à poursuivre la lutte à outrance. Cette option ne manque pas cependant d’aléas : le moindre n’étant pas celui de se voir paradoxalement reprocher la même attitude de déni observée par le pouvoir face au poids et à la détermination du soulèvement populaire. À cette accusation s’ajouterait, de manière assez perfide d’ailleurs, celle de précipiter, par sa rigidité et son mépris des urgences, la ruine économique et financière du pays.


La révolution a magnifiquement transcendé les barrières confessionnelles, elle s’est voulue résolument pacifique ; or elle se trouve aujourd’hui menacée par l’intrusion dans ses rangs d’adeptes de la violence, dont certains semblent obéir, de surcroît, à de périlleuses motivations sectaires. Les casseurs, vandales et autres black-blocs qui saccagent les propriétés publiques et privées ne rendent guère service à une population souffrant déjà de chômage et vivotant au seuil de la pauvreté. Les blocages de routes ont fait leur œuvre à un certain tournant de la crise, ils n’ont plus d’autre effet désormais que de pénaliser pêle-mêle sympathisants et détracteurs des manifestants, surtout ceux qui, pour subsister avec leurs familles, continuent de vaquer à leurs occupations.


Se coucher, alors ? Bien sûr que non ! La révolution conserve intactes, au niveau de la rue, ses capacités d’observation, de surveillance, de contrôle et de sanction. Quitte à se faire l’avocat du Diab(le), on peut soutenir qu’elle gagnerait à investir dans la présence, au sein du gouvernement (aux côtés, il est vrai, de promotions moins heureuses) de compétences hautement estimées, parfois même issues de la contestation. Quoi qu’il en soit, la révolution reste en mesure d’alterner, au gré des circonstances, au coup par coup, périodes d’expectative et rassemblements de masse ; d’assiéger encore et toujours les hauts lieux (si l’on peut dire) de la corruption, tel ce Conseil du Sud où les miliciens de garde se sont gracieusement adjugé le mauvais rôle hier en donnant toute la mesure de leur brutalité.


L’épée de Damoclès doit impérativement continuer d’être brandie. Tout sera dans la manière et le moment de s’en servir.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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