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Liban

Ces irréductibles qui campent depuis trois mois dans le centre-ville de Beyrouth

Reportage

Ils sont 230 révolutionnaires à dormir, depuis le début du soulèvement, dans les tentes de la place des Martyrs, malgré la pluie, le froid et les violences.

18/01/2020

« Nous sommes restés ici pour que la révolution ne meure pas. » Depuis trois mois, Waël Chams dort toutes les nuits dans sa tente, qu’il a dressée dans le centre-ville de Beyrouth dès les premiers jours du soulèvement d’octobre 2019. Malgré le froid et la pluie, plus de 20 personnes dorment avec lui sous cette grande tente, située entre la mosquée Mohammad el-Amine et l’immeuble du Virgin. « L’intensité d’une révolution n’est pas constante, et ce dans le monde entier. Les mouvements de protestation suivent des courbes, atteignent des pics, se tassent, explosent à nouveau », ajoute Waël, un architecte d’intérieur de 34 ans. « En tout, nous sommes 230 personnes à dormir dans le centre-ville tous les soirs depuis le début des manifestations », assure le jeune homme aux cheveux bruns et à l’allure élancée.

Sous la grande tente en toile, de petites tentes en plastique ont été dressées pour mieux protéger du froid le petit groupe d’irréductibles qui insiste, malgré ce que certains considèrent comme l’essoufflement de la révolution, à continuer de camper dans le centre de la capitale. Au sol, des parpaings constituent une base sur laquelle des planches en bois ont été placées, et cela pour protéger contre le froid et d’éventuelles inondations. Il y a aussi une chaufferette, une lampe et un petit réchaud, de quoi préparer au besoin du thé ou du café.

« C’est vrai que les manifestations se sont tassées en décembre. Cela est dû à plusieurs facteurs : le froid et la pluie, les violences (entre protestataires et partisans des formations chiites Hezbollah-Amal, NDLR) sur le Ring fin novembre et devant le Parlement à la mi-décembre, et aussi le fait que les Libanais sont un peuple qui s’essouffle rapidement. Et puis, nous avons donné du temps pour la formation du gouvernement », explique le jeune homme.


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Hanadi Jawhari, 30 ans, dort sous la même tente. Professeure d’université, la jeune femme croit dur comme fer que la révolution aboutira. « Cela prendra le temps que ça prendra… Mais il faut, en attendant, que la communauté internationale fasse pression sur nos dirigeants, qu’elle arrête de les recevoir. Il faut que ces derniers comprennent qu’ils ne représentent plus le peuple libanais. Si d’ailleurs nous sommes encore dans les tentes, c’est pour que nos dirigeants sachent que plus jamais nous ne nous tairons, qu’en temps voulu les gens se mobiliseront rapidement », ajoute la jeune femme blonde.

Khaldoun Jaber, journaliste et blogueur à qui l’on doit de nombreux slogans de la révolution, dort lui aussi, mais de temps à autre, sous les tentes. Âgé de 27 ans, il affirme qu’il ne reculera pas même s’il a été arrêté en novembre dernier alors qu’il manifestait sur la route du palais présidentiel. « Nous sommes restés dans le centre-ville malgré la pluie et le froid. Si nous partons, les tentes seront cassées et les dirigeants penseront que tout est rentré dans l’ordre, comme si la révolution n’avait jamais eu lieu. Or ce n’est pas le cas », martèle-t-il. « Beaucoup d’entre nous sont tombés malades à cause du mauvais temps. Nous sommes rentrés chez nous le temps de guérir et nous sommes revenus. Nous ne lâcherons rien », martèle-t-il.


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« Il ne faut pas laisser mourir cette révolution »

Khaldoun, Hanadi et Waël habitent Beyrouth et sa banlieue proche alors que d’autres révolutionnaires viennent de la Montagne et de la Békaa. D’ailleurs, sur la place des Martyrs, une tente porte le nom suivant : « Les habitants de la Békaa ». « Nous sommes originaires des quatre coins de la Békaa. La pauvreté ne fait pas de différence entre chrétien, sunnite, chiite ou druze. Et nous sommes là parce que si cela continue, nous allons tous crever de faim. Les dirigeants nous ont volés, nous ne rentrerons pas chez nous avant qu’ils ne partent tous », déclare, assis devant cette tente, un homme âgé de 47 ans, qui préfère garder l’anonymat. À côté, les vétérans de l’armée, qui manifestent depuis trois ans pour ne pas perdre leur pension de retraite, ont eux aussi dressé leur tente. Elle est divisée par un rideau en deux parties : la première sert de salon et l’autre de chambre à coucher où trône un grand lit. Dans le « salon », sur une table en bois, les anciens soldats jouent aux cartes pour faire passer le temps.

Marie Karam a pris sa retraite l’été dernier. Elle occupait un poste administratif au commandement de l’armée à Yarzé. « J’ai peur de partir car je crains que si nous rentrons chez nous, nous perdrons nos acquis. Il ne faut pas laisser mourir cette révolution et c’est pour cela que nous restons, même si beaucoup d’autres gens sont partis », dit-elle avec un grand sourire.


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Sous la tente, les hommes discutent de la cherté de vie, de la corruption, d’un quotidien de plus en plus difficile et de la révolution, qui doit aboutir à tout prix, martèlent-ils. « (Les dirigeants) doivent comprendre aussi qu’il y a un âge pour prendre sa retraite. J’ai été blessé au combat, j’ai continué mon service jusqu’au bout. Comme dans tous les pays du monde, les soldats et les fonctionnaire prennent leur retraite à un moment. Il faut que nos dirigeants comprennent qu’il y a un moment où ils doivent passer la main », s’exclame Oussama Fakih, ancien militaire.

Assis devant la tente, George, la cinquantaine, qui se rend tous les jours dans le centre-ville sans pour autant y dormir, met l’accent sur les activités qu’il faut créer pour encourager les gens à rester dans la rue. « Il y a eu le défilé du 22 novembre, la soirée de la Saint-Sylvestre, et là nous préparons la journée des créatifs libanais, qui se tiendra le 2 février prochain », dit-il, reconnaissant que la mobilisation a baissé en intensité à cause de la pluie, de la politique et des violences des forces de sécurité et des partisans d’Amal et du Hezbollah qui ont brûlé de nombreuses tentes à plusieurs reprises au cours des derniers mois. Et de souligner : « Quoi qu’il en soit, nous ne rentrerons pas chez nous avant que les choses ne changent. Et avec les jeunes mobilisés dans tout le Liban, je suis certain qu’elles changeront. »


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