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La Dernière

Les « maamouls  » de Pâques de téta Angèle

Photo-roman

Quand une recette de « maamouls » , inimitable parce que héritée d’une grand-mère libanaise, se perd, c’est tout un pan de l’histoire d’une famille qui part en fumée...

23/04/2019

Ma mère avait une si petite voix au téléphone ce matin que j’ai accouru chez elle. Je la retrouvais dépassée, tourneboulée, dans sa cuisine qui ne s’apparentait plus en rien à l’espace rangé, ordonné, orchestré par un horloger suisse, répertorié et astiqué qu’elle fut et demeurait. Du haut de la chaise où je la découvrais perchée et au pied de laquelle s’empilaient, en désordre, l’intégralité de ses livres de cuisine, elle ne m’a même pas regardé alors qu’elle balançait frénétiquement au sol tout ce qui lui tombait sous la main. Visiblement, elle cherchait quelque chose qu’elle ne trouvait pas. J’ai d’abord pensé à un de ces outils de cuisine qu’elle seule possède, comme son presseur de betteraves. Soudain, soupirant, elle lâcha : « J’ai perdu la recette de maamoul de ta grand-mère ! Je vais devenir folle ! »

Ces jeudis saints de mon enfance
Du haut de mes trente années, il avait suffi de ces quelques mots pour me ramener sur les petits sentiers de l’enfance et que me revienne, incroyablement, l’odeur inimitable qui enrubannait la maison de ma grand-mère Angèle les jeudis saints au cours desquels elle s’attelait immanquablement à la confection des maamouls. Les meilleurs de la planète terre, et je pèse mes mots. C’est fou comme certains souvenirs viennent nous retrouver quand on pensait les avoir oubliés. Je me rappelle de ces retours d’école, à la veille des vacances de Pâques, quand, affamé, je poussais la porte de ma grand-mère maternelle derrière laquelle se déployait à mes yeux ce qui ressemblait irrésistiblement à La Desserte de Matisse. Comme les enfants n’étaient pas autorisés à participer à ce rituel quasi sacré, sans doute de peur qu’ils n’altèrent les petits trésors qui se mitonnaient précieusement, j’observais la scène dans mon coin. Dans la salle à manger, autour des arrangements de la fête, paniers d’œufs en chocolat et naïves poules en faïence, téta Angèle dressait sa nappe délavée à motifs de fleurs criards et serrait à la taille son tablier de cuisine. Alors que, dans le transistor, éternellement rehaussé d’un napperon en crochet, Feyrouz s’époumonait au gré de mielleux chants religieux, les voisines et copines affluaient à pas lents, tignasses laquées à la chatte, agrippées à leur sac où je saisissais les nuages d’eau de Cologne qui s’en échappaient parfois, des bonbons acidulés qu’affectionnent les vieilles dames, une mantille en dentelle noire et un chapelet de buis, tapis au fond, pour la messe de tout à l’heure. Elles entraient sans sonner – la porte restait toujours ouverte – et venaient s’aligner autour des larges plats en aluminium pour donner un coup de main. Quand mon grand-père se réveillait de sa sieste, la voix rauque et les yeux encroûtés de sommeil, qu’il réclamait son café, personne, au cœur de ce branle-bas féminin tendre et hystérique, n’avait de temps pour lui.


Geneviève, Souad et les autres
Les unes couraient à la cuisine pour faire des réassorts de samné, laquelle a disparu de notre vocabulaire depuis ; les autres étendaient la pâte, malaxaient, décoraient, se brûlaient, sucraient les dattes, dosaient le mélange de pistache et d’eau de fleur d’oranger, ornaient les maamouls à la fourchette ou surveillaient le four. Selon un ordre tyrannique et infaillible dont elles seules détenaient le secret, Angèle, Geneviève, Souad et les autres répétaient tous les ans les mêmes gestes que les plus jeunes d’entre elles, leurs filles – car il faut bien assurer la transmission de ces recettes mythiques – mimaient timidement comme on tente de s’approprier la magie des doigts de leurs mamans. « Mais non, ce n’est pas comme ça, il faut arrondir les bords, il faut qu’ils aient tous la même forme », « N’oubliez pas de saupoudrer de sucre », « Sois plus généreuse avec la samné, ma fille, sinon ils ne seront pas moelleux », préconisaient les seniors, ces expertes sans qui nos repas de fêtes n’auraient jamais été ce qu’ils ont été.

On comparaît les maamouls de Souad à ceux de Geneviève, les uns plus dentelés, les autres aux formes plus farfelues, et tout s’enchevêtrait. La voix nasillarde de Feyrouz fleurait bon la margarine chauffée, et le moment, qu’aujourd’hui je regrette tendrement, prenait les saveurs des vieux chants des jeudis saints.

Avant d’enfourner les centaines de petites galettes qui, sous l’amour suintant de leurs doigts, étaient toutes identiques, il fallait goûter. Alors chacune goûtait à son tour la mixture encore crue, recommandait un peu plus/moins de quelque chose, du sucre parfois, de la farine peut-être, en plissant les yeux, en cherchant un équilibre, un accord, une note, un détail qui ferait toute la différence. Et puis, enfin, signe de croix, elles laissaient le four faire son travail. Ce n’est que le samedi, deux jours plus tard, après le son des cloches de midi, qu’on avait enfin le droit de se ruer sur les maamouls qui nous attendaient, précieusement alignés sur des plateaux en argent, dattes, noix, pistaches, parce qu’il fallait aussi que les yeux soient rassasiés.

Je me souviens que chaque année, trop distraits à interroger les maamouls de ma grand-mère pour en déchiffrer (en vain) le mystère, on ne se rendait pas compte de l’importance de ce qu’elle nous laissait. Des mets comme preuves d’aimer. On oubliait de rendre grâce à toutes ces mains crevassées, ces corps rognés, ces doigts brûlés – surtout ceux d’Angèle qui, malgré l’âge et l’arthrose qui la tortillait tout entière – qui prenaient soin de préserver, de conserver, de faire vivre ces traditions que notre époque ne cesse de faner. Après son décès, survenu quelques semaines après Pâques, comme si elle voulait nous assurer une dernière livraison avant son grand départ au nom de quelque nostalgie, ma mère avait tenté de reproduire la recette. À chaque fois, le cœur serré : « Les maamouls de téta Angèle ! », on se réjouissait, même si, au fond, ce n’était plus la même chose. Aujourd’hui, en ce jeudi saint où j’écris ces lignes, derrière moi, depuis la porte de ma grand-mère, cette odeur hélas inimitable me revient dans la nuque. Je me dis que notre époque n’a manifestement plus rien à transmettre, plus rien à sauvegarder. Aujourd’hui, on a perdu la recette des maamouls de téta Angèle, et moi aussi, maman, je vais devenir fou.


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