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La Dernière

« C’est quoi au juste une mère libanaise ? »

Photo-roman
18/03/2019

J’entretiens depuis quelques mois une correspondance avec F., lui aussi journaliste mais basé à Paris, dans laquelle nous échangeons sur les sujets que nous prévoyons chacun d’aborder dans nos rubriques hebdomadaires. Par le biais d’un ricochet d’e-mails, on se consulte, s’entraide, se charrie, se remue les méninges respectives. En réponse à mon dernier e-mail où je lui exprimais ma volonté d’écrire sur la maternité au Liban, à quelques jours du 21 mars, il m’avait posé cette question éclairante : « OK, mais pourquoi ? C’est quoi au juste une mère libanaise ? Qu’est-ce qui fait qu’une mère libanaise est différente des autres ? » Je vous retranscris dans les lignes qui suivent ma réponse, tapotée pas plus loin qu’hier sur le clavier de mon smartphone.


Pays point d’interrogation
Dès la petite enfance, sans doute parce qu’on les force à rêver de cette merveilleuse étape qui les attend, certainement parce qu’on leur explique que leur ventre est un potager où elles se doivent, coûte que coûte, de faire fleurir leur arbre généalogique – sinon à quoi serviraient-elles? – je me souviens des petites filles qui se fourguaient des coussins sous le tee-shirt, vision troublante de gamines enceintes à cinq ans seulement, et meublaient leurs chambres de mômes avec tout un mobilier de bébé, biberons de pacotille, poussettes miniatures, fausses couches-culottes, qu’elles manipulaient à grand-peine. Un soir, j’ai même surpris ma sœur qui avait pris dans ses tout petits bras un nourrisson en plastique, presque sa taille, et lui marmonnait la même série de berceuses que ma mère m’égrenait lorsque j’avais du mal à m’endormir sous les bombes. Des années plus tard, quand ce jour arrive pour de vrai, qu’au détour d’un premier cri sourd, les mères libanaises s’efforcent à couper le cordon, on devine invariablement au fond de leur regard quelque chose de trouble, troublant et troublé. Hormis la satisfaction d’avoir accompli cette lourde tâche dont on les affuble, je crois que cela ressemble à de l’inquiétude, parfois même de la frayeur. Celle de remettre au monde, et plus particulièrement à ce pays en forme de point d’interrogation, un être si fragile, si peu apprêté pour les guerres qui se hérisseront inévitablement le long de son chemin. Ainsi, les années qui suivent, leurs mains ne cessent d’hésiter entre nous couver et nous muscler, conserver à jamais l’enfant en nous ou faire de nous des hommes, entre nous étouffer dans leur antre et nous éloigner de leurs entrailles, avant-goût d’un arrachement futur qu’elles ne connaissent que trop bien. En se mordant le coin des lèvres, et bien que ça les brûle de tous leurs pores, elles nous séparent brusquement de nos doudous, nous racontent trop tôt des traumatismes de guerres, nous éloignent prématurément de la maison, les hivers en classes de neige et l’été en colonies de vacances.



Et puis elles cèdent...
Et quand le premier soir, nos voix chancelantes les supplient de venir nous ramener à la maison, elles résistent à ce chantage affectif en faisant mine de s’en détacher. Et puis le deuxième soir, elles finissent par flancher. En pyjama, ma mère avait accouru jusqu’à un camp de Bickfaya parce que je voulais absolument rentrer. Je crois que toutes les mères libanaises souffrent de cela, ne pas se résoudre à se séparer, cette nature de maman poule qui leur colle à la peau, alors-même qu’elles tentent de s’en détacher. Alors elles cèdent, elles cèdent inévitablement, nous dérangent avec leurs « To2borné » (Enterre-moi) car l’inverse leur est simplement inconcevable, nous somment d’appeler untel ou fêter untel, nous font nos lits et nos devoirs, annulent des voyages de travail à cause d’une petite toux, remplissent nos dossiers universitaires à notre place, déclarent une guerre des tranchées à l’école parce qu’un professeur nous a mal notés, ne trouvent qu’aucun homme/femme ne sera à notre hauteur, jugent que personne ne nous vaut, nous arrangent des mariages avec l’air de ne pas y toucher. Accueillent nos peines comme si c’était les leurs, connaissent chacune des nuances de nos voix, même celles de nos silences, s’inquiètent si l’on sort les cheveux mouillés, se réveillent avant l’aube pour nous mettre en autocar et ne dorment pas la nuit à cause d’un dérisoire bobo au cœur. Farfouillent dans l’intimité de nos chambres, enquêtent sur nos fréquentations auprès d’autres mères libanaises, font des kilomètres pour s’assurer qu’on aura le Tupperware qui nous manque et le pull qu’on a volontairement oublié. Donnent et se donnent toutes entières, sans limites, sans questions, sans concessions, sans conditions. J’ai trouvé. Inconditionnelle, voilà ce que c’est, en un mot, une mère libanaise.


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TOUTES LES MERES DU MONDE SONT DES MERES QU,ELLES SOIENT LIBANAISES OU TOUTES AUTRES !

Michele Aoun

Tres bien ecrit et decrit! Bravo! Comme d'habitude, passionnant!

Pierre Hadjigeorgiou

Vous oubliez de mentionner qu'elles ont le don de sentir que leur progéniture est mal a quelques milliers de km de la et sans bavures! Ce ne rate pas! Du vécu parole d'honneur!

Tina Chamoun

Un peu comme la mamma italienne ou la yiddish mutter :)

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