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La Dernière

« Ça fait deux ans que je n’ai pas vu ma fille... »

Photo-roman
01/04/2019

C’était hier matin, quelques heures avant ton départ pour les Philippines. Je t’avais longuement regardée, engoncée dans cet immuable tablier bleu dont bientôt tu te défroquerais. Débordée mais souriante, alors que tu faisais tes derniers allers-retours entre les tâches qui t’appelaient dans tous les recoins de la maison. L’aspirateur, le sèche-linge puis le repassage, les lits froissés, les vêtements qui traînent, les salles de bains en bataille, la cuisine en pagaille et les assiettes empilées, toutes ces sempiternelles besognes qu’on laisse quotidiennement à tes bons soins, et tant pis si tu croules là-dessous. Tu voulais absolument que la maison soit remise en ordre avant ton départ, « sinon je n’aurai pas la tête tranquille. », m’avais-tu souri en t’essuyant le front, par mégarde avec le bout de tissu qui te sert à nettoyer les vitres, et je t’avais maladroitement demandé : « Tu es heureuse de partir, R. ? » « Mais bien sûr Gilles, ça fait deux ans que je n’ai pas vu ma fille… » Cette phrase, qui ne m’apprenait pourtant rien de neuf, m’avait troué le ventre. Je suis resté sans voix pendant quelques secondes, pris d’un vertige dont je ne saurais décider s’il s’apparentait à la honte ou à la tristesse. Ou les deux. J’ai eu envie de pleurer.


Devenir la bonne

Dans ces mêmes colonnes, j’ai souvent écrit sur les mères libanaises, raconté, jusque dans les moindres détails, le vide que provoque l’absence de leurs petits. L’inquiétude, l’attente et l’impatience qui rythment leur quotidien alors même qu’elles comptent et décomptent, sur le bout de leurs doigts, les longues semaines, au pire les mois, qui les séparent du grand retour de leurs enfants partis. Mais comment ne m’est-il jamais venu à l’esprit d’écrire sur toi R., et sur toutes ces employées de maison qui, comme toi, du jour au lendemain, s’arrachent à leurs vies, se privent de leurs proches, pour devenir la bonne d’une famille dont elles ne feront jamais partie ? Je me souviens du jour où tu es arrivée, le souffle saccadé, tu avais du mal à aligner deux mots tant l’angoisse de ce qui t’attendait te nouait la gorge. On t’avait montré ta chambre dont tu avais aussitôt orné les murs de ces visages que tu ne reverrais que deux ans plus tard. Ta fille avait juste un an à l’époque, mais ce n’est qu’aujourd’hui, quinze ans plus tard, que je me demande comment tu as fait pour tenir debout, loin d’elle, éloignée de ses premiers pas, son petit corps collé contre le tien, ses dents qui tombent, son odeur, ses rentrées scolaires, ses devoirs, ses récitals de Noël, ses anniversaires, ses vacances d’été, cette succession de moments que tu nous regardais banalement traverser... Comment as-tu fait pour la consoler de ton absence, lui expliquer que c’est à d’autres enfants que tu offres tes épaules de mère ?


Comment as-tu fait ?

Comment as-tu fait pour développer ce don de l’invisible, pour t’arranger afin de ne jamais nous encombrer, disparaître lorsque les conversations s’enflammaient ? Pour t’écraser contre le mur, dans le couloir étroit, et nous laisser passer ? Pour te lever avant nous, t’endormir la dernière, pour t’asseoir avec nous, autour de la télévision, mais seulement au coin du sofa, à l’écart, sur le bout des fesses, prête à bondir à la moindre de nos demandes ? Comment savourais-tu ces plats entamés, ces vêtements usés, cette télévision préhistorique, ce ventilateur bruyant, ces restes de nous, débris de choses dont on ne voulait plus mais que tu accueillais à grands bras ? Comment as-tu fait pour toujours tenir les fils transparents de la maison, sans lesquels la magie de l’ordre ne peut pas advenir, pour qu’on ait systématiquement l’eau chaude à l’heure du bain et immanquablement nos chambres fraîches quand vient l’été ? Pour pousser les murs, rendre les placards plus profonds, les tiroirs plus larges, nos chaussures neuves, nos lits douillets, pour faire rentrer la lumière et empêcher la pluie. Comment portais-tu, petite R., sur ton mètre cinquante, nos cartables d’écoliers ainsi que tous les fardeaux de la maison, tantôt accrochée à une échelle, tantôt la tête dans la cuvette, tantôt aplatie sous une bibliothèque, à l’affût de la moindre traînée de poussière ? Comment avais-tu fait, ce jour où tu apprenais qu’un ouragan dévorait ton village, pour servir, et sans ciller, une vingtaine de personnes qui t’avaient vue sans même te regarder, distraits par rien d’autre que leurs plans de voyages et leurs investissements immobiliers ? Comment, aussi, n’as-tu jamais ployé sous le poids des regards emplis de jugement, au restaurant le dimanche, « qu’est-ce qu’elle fait là? », tu les entendais dire, ou lorsque le serveur ne daignait même pas prendre ta commande, jugeant peut-être que tu n’es là que pour faire le ménage ? Comment as-tu fait pour ne jamais oublier de précéder tes phrases de Monsieur ou Madame, ne jamais t’autoriser de familiarités, pour jongler avec les caprices de l’un et les lubies de l’autre, lesquels se passaient parfois, par distraction, d’un piètre remerciement ? Comment maîtrisais-tu ce visage éternellement impassible et reconnaissant, semblable à un lac paisible mais dont personne ne pourrait soupçonner les abysses, que tu aies mal, que tu aies faim, que tu aies sommeil ou simplement pas envie ? Comment t’es-tu débrouillée pour toujours faire la paix avec cette chienne de vie de laquelle tu étais soustraite, pardonner à nos éternelles insatisfactions, pour ne pas hurler à la vue de nos armoires qui se gorgeaient de vêtements restés dans leurs emballages, et qui doivent valoir plusieurs mois de ton salaire ? Pour patienter, avant l’ère de Skype et WhatsApp, jusqu’à dimanche, seul jour de la semaine où tu étais autorisée à sortir, te rendre au network du coin afin d’arracher à l’oubli des débris d’images, des morceaux de voix, de ceux qui te manquaient tant, mais en silence ? Comment d’ailleurs as-tu patienté deux ans, si longtemps ? Je crois qu’aujourd’hui, je sais. Oui, R., tu es bonne, et nous sommes tous mauvais.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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El Khoury,ziad

C’est tellement bien écrit, je pense que beaucoup d’entre nous se sont reconnus dans cette histoire. Enfant ,c’etaient Des jeunes filles Syrienne, qui quittaient leurs familles, maintenant, c’est les asiatiques,africaines ou d’autres, fuyant la misère de leurs pays.
Ce qui m’a toujours ému ,c’est la solidarité de ces familles contraintes à l’exil, et ce qui me révolte,ce sont ces familles qui se déchirent pour des questions d’argent.
Je ne suis pas gauchisant, et je crois dans le capitalisme ,mais le concept d’un revenu minimum universel et la réduction des inégalités,est le seul moyen de sauvegarder une cohésion social dans la société dans laquelle on vit.
Bravo Gilles, tes ecrits me touchent toujours.

C.K

Nous avons eu 4 employées successives aucune n'a adopté cette attitude servile ni cet effacement, nous y avons veillé; elles sont partie prenante des taches partagées et de la famille, tout est dans l'accueil et dans la manière de les considerer...

C.K

Nous avons eu 4 employées successives aucune n'a adopté cette servilité et cet effacement, elles sont partie prenante des taches partagées et de la famille, tout est dans l'accueil et dans la manière de les considerer...

lila

Serrement au coeur, lorsque je pense à elles.
Mais je comprends qu'elles acceptent de se défaire de leurs enfants pour une courte durée lorsqu'elles touchent ici plus de 10 fois le salaire moyen pour les mêmes travaux qu'elles sont obligées d'entreprendre en ville, loin de leur famille aussi.
Au bout de quelques mois, elles arrivent à scolariser leurs enfants, à améliorer la qualité de vie de la famille, en général.
Souvent, chez elles, elles ignorent quelle couleur aura leur lendemain et si elles pourront manger et nourrir leurs enfants.

Wlek Sanferlou

Un article important pour notre evolution vers la compréhension de l'humain qui va au delà du Liban, de nos divisions inutiles. Une mère est une mère partout dans le monde et sont toutes égales dans leur amour, leur dévouement et leurs sacrifices.

Merci pour ce article qui ouvre nos yeux sur le courage et la ténacité de ces mères venues de si loin nous enseigner l'humanisme.

nahas corinne

Ne faut-il pas se poser ces questions au moment meme ou l'on prend la decision de faire venir ces employes de maison...ce principe releve de l'esclavagisme moderne et avec un peu de discipline chacun peut mettre la main a la pate pour ne pas etre oblige d'asservir ces pauvres femmes

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