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La Dernière

« Je dois devenir la maman de ma maman... »

Photo-roman

Viendra, indéniablement et sans prévenir, ce jour que l’on redoute au plus haut point, où l’on se rend compte que nos parents prennent de l’âge et qu’ils deviennent nos enfants...

04/03/2019

C’est toi qui m’as inspiré ce texte, tes yeux embrumés de larmes, toi que j’ai prise dans mes bras, ce soir pluvieux dans le salon de ta maman, alors que tu attendais l’arrivée des secours, redoutant le tintement métallique de la sirène que tu connais désormais trop bien. Ta maman, dans l’un de ses élans de dignité déplacée, déterminée à se doucher seule et sans aide, venait de glisser dans la salle de bains. « Classique chez les personnes âgées », t’avait presque banalement répondu le médecin. Mais toi, du haut de tes cinquante années, accroupie à même le carrelage moucheté de sang sur lequel ta mère se débattait avec ses propres membres, tu ne voulais rien entendre et tu braillais : « Maman, lève-toi, tu es forte, fais un petit effort bon sang ! »


Sa chemise de nuit
Elle ressemblait à une coccinelle retournée et toi, vainement, tu cherchais en toi la force pour la rassurer, sans doute parce que c’est un rôle qui lui avait toujours été réservé, et tu pleurais, tu pleurais à t’en fendre le thorax. Tu regardais sa photo dans le cadre en argent, ses cils de phalène, sa beauté à tomber dont il ne reste plus que des miettes, son plus bel âge, peut-être aux Caves du Roy, et tu pleurais comme l’enfant que tu étais. Celle qui perdait sa maman dans un supermarché et dont le monde autour d’elle, en cette fraction de seconde, semblait s’écrouler. Dans les urgences où tu refusais de lui lâcher la main, tu m’avais murmuré : « Je crois que je rentre dans l’âge où je dois devenir la maman de maman. » J’ai voulu donc écrire sur ce jour qui arrive sans prévenir, bien qu’on ait tenté de le retarder de toutes nos forces. Ce naufrage qui fait inéluctablement chavirer nos vies d’éternels enfants et nous fait échouer sur les rives d’un âge où les rôles ne peuvent que s’inverser. Ce jour où nos parents deviennent nos enfants. Ce jour où celle qui a toujours refusé de l’aide te demandera, pour la première fois, un coup de main pour retirer sa chemise de nuit à travers laquelle tu verras ce que tu n’as jamais voulu voir : sa poitrine flétrie qui t’a nourrie des mois durant, son ventre ballonné d’où tu viens, ses muscles fondus, ses bras réduits à des ailes d’oisillon tombé du nid. Ce sont pourtant ces mêmes bras que tu pensais invincibles et qui ont façonné la femme que tu es aujourd’hui. Tes souvenirs aussi sont là qui te le confirment. Et les voilà si peu de chose maintenant, ces bras qui t’ont bercée, qui t’ont fait voler et rêver, entre lesquels tu te sentais à l’abri de tout, prolongés de ces mains qui te rattrapaient quand tu tombais de ton vélo rouge, te nattaient les cheveux, te mettaient au lit, te tenaient le front au-dessus de la cuvette lorsque tu vomissais. Ces mains qui veillaient les nuits à parcourir tes fiches de révision, et qui te distribuaient des gifles quand tu t’aventurais à quelque insolence.


Ce jour que l’on redoute
Ce jour, tu ne reconnaîtras plus ce corps qui a œuvré pour te protéger et te faire manger, t’habiller, pour que tu reçoives des Kickers vernies à la rentrée, une Fiat 500 à tes dix-huit ans, pour que tu aies la chaleur de l’hiver et l’indolence de l’été. Ce corps dont tu as cherché l’étreinte au cœur de tes cauchemars d’enfant et que, bien plus tard, tu as haï de toutes tes tripes, seulement parce qu’il te barrait la route lorsque tu voulais veiller jusqu’à pas d’heure. Fumer, boire et t’habiller en minijupe, lorsque tu voulais simplement exister de par toi-même et donc, comme le veulent les psys de ce monde, la tuer. Sous tes yeux tout d’un coup clairvoyants, tu percevras les dégâts, et puis surtout cette silhouette désormais si vulnérable, si peu apprêtée pour une énième bataille contre le temps, docile comme celle d’un nourrisson, et qu’on voudrait protéger du creux de la poitrine. C’est cela, en fait, elle retombera dans une enfance dont tu seras, dès lors, le tuteur. Tu te prendras d’abord à regretter de ne plus être cette gamine insouciante qui se croyait dispensée de tout danger et ne connaissait du temps que la parfaite rotation des cycles scolaires et des vacances tant espérées. Regretter son sale caractère, ses critiques à tout va, sa volonté absolue de contrôle, ses coups de fil à pas d’heure, ses intrusions dans ta vie privée, son refus de céder. Cette époque te semblera si lointaine, peut-être même étrangère, aujourd’hui que tu n’es plus du tout dans une hâte de voir les années s’écouler. Mais il te faudra du courage pour affronter ce qui te paraîtra aussi alambiqué qu’un manuel en japonais, organiser les infirmiers de jour et de nuit, l’initier à l’idée de s’appuyer sur une canne – elle ne résistera pas même si, au fond, c’est tout ce que tu souhaites –, embaucher un chauffeur, éliminer ses talons aiguilles, réaménager sa salle de bains.

Et puis un matin, tu arriveras chez elle. Tu ne la trouveras pas dans son lit. La porte de sa salle de bains fermée, mille idées noires te peupleront la tête déjà suffisamment préoccupée. Tu t’en approcheras à pas de loup, redoutant le pire. Mais ne voilà-t-il pas qu’elle en sortira, pétulante, hissée sur ses talons aiguilles qu’elle aura refusé de céder, sans canne, auréolée de son élégance légendaire, intacte, la même que dans le cadre en argent, aux Caves du Roy. « Tu crois vraiment que j’ai perdu la mémoire ? C’est ton anniversaire. Je me préparais à aller chez toi, idiote ! Va immédiatement te coiffer, tu ne ressembles à rien. Et change ce jeans horrible, je t’emmène déjeuner ! » Et avec cette réprimande qu’a présent tu affectionnes comme jamais auparavant, sans en avoir la moindre idée, elle t’aura fait la plus belle des promesses…


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Chammas frederico

Attendrissant, intéressant, inéluctable...
Il faut souhaiter, à chaque personne vieillissante une fille ou un fils dévoue, proche.
Hélas, l'émigration, économiquement forcée, eloigne de nous nos enfants , pour le contact de tous les jours, ils viennent peut être de temps en temps pour des vacances...et c'est nous , joyeux, oubliant nos maux, nous mettons "en quatre" pour ces occasions, mobilisant le reste de nos énergies,,,
Le monde d'aujourd'hui est ainsi fait "il faut s'y faire"

L'Orient-Le Jour

Bonjour,
Merci pour votre commentaire, la faute a bien été corrigée.
Cordialement,

lila

touchant !
dernier paragraphe : Va immédiatement... pas "vas"

Nadine Naccache

Poignant de réalisme...

Tina Chamoun

Splendide comme dab et sans mélo ni trémolos, comme dab aussi :))

Michele Aoun

Tres bel article!

nahas corinne

tellement vrai... difficile a accepter et pourtant tellement realiste...mais c'est la vie

LIANE ZIAD

Splendide ...Trop réel même si ça cause un pincement au coeur

Lecteurs OLJ

À la fin vous vous ratrappez par un Happy endig. Poignant de vérité votre texte.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST LA MARCHE DE LA NATURE HUMAINE. CHEZ CERTAINS ILS S,OCCUPENT DE LEURS VIEUX PARENTS TOUT COMME CEUX-LA S,ETAIENT OCCUPES D,EUX.,.. CHEZ D,AUTRES, ILS PRENNENT LE CHEMIN DES MAISONS DE VIEILLARDS ET ON OUBLIE MEME DE LEUR RENDRE VISITE.
COMME LA NATURE HUMAINE EST BIENVEILLANTE OU TRAITRESSE !
ET LES ENFANTS FIDELES OU RENEGATS !

NAUFAL SORAYA

Emouvante réalité...

B M

ses muscle fondus
Il manque un s.

Très beau texte.

MAKE LEBANON GREAT AGAIN

UN DES PLUS BEAU ARTICLE QUE J'AI LU DEPUIS UNE ETERNITE
BRAVO DE TOUT COEUR GILLES KHOURY

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