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La Dernière

« Tout le monde est Carlos Ghosn, mais personne ne veut être moi »

Photo-roman
08/04/2019

Hier, ma femme est venue me voir en prison. Plusieurs semaines, peut-être des mois, je n’ai plus la notion du temps, s’étaient égrenés sans que ne s’élève la voix du maton dans le haut-parleur, me signifiant que j’ai de la visite. J’ai aussitôt accouru vers la salle où se tiennent ces rencontres avec les proches et qui deviennent de plus en plus inaccoutumées, croyant qu’Amal m’apportait, en cachette comme d’ordinaire, des nouvelles de mes enfants qui refusent de me voir depuis mon incarcération à Roumieh. Du pays dont je sais si peu, de ma mère qui se fait vieille et ne s’est jamais pardonnée d’avoir mis au monde le monstre que je suis, de mes petits-enfants que je regarde pousser, muets et immobiles, sur du papier glacé. Ou sinon une poignée d’amandes vertes, elle sait que je n’attends le printemps que pour ça. Quoi que séparés par une vitre qui se dressait jusqu’au plafond, mouchetée d’empreintes de lèvres et de doigts, Amal m’avait semblé particulièrement affairée. Avant même que je ne puisse lui demander ce qui n’allait pas, sans même daigner prendre de mes nouvelles qui n’en sont plus, elle avait décroché l’appareil téléphonique et s’était mise à parler sans trêve de Carlos Ghosn.


Miroir
Prise d’une colère qu’elle n’avait jamais manifestée au moment de mon inculpation, je voyais les mots, fragmentées par la mauvaise connexion entre nous, se battre au bout de ses lèvres. Elle m’avait informé de sa deuxième arrestation, ponctuant chacune de ses phrases enflammées de « révoltant, effarant, alarmant, à vomir » et tout un lexique qui ne suffisait pas à dire son indignation que des postillons trahissaient. Revancharde, elle m’a même annoncé qu’elle avait rejoint un groupe Facebook créé en soutien à l’homme d’affaires franco-libano-brésilien, qu’un jour « il aura leur peau », « que les responsables de ce complot croupiront derrière des barreaux. »

Puis, jusqu’au plus infime détail, elle m’a raconté les conditions de son incarcération, les dimensions de sa cellule, la lumière des néons qu’on ne baisse pas, ses entraînements physiques, son bol quotidien de riz et de protéines, le futon qui lui sert de couchette, ses entretiens avec son avocat, la brutalité de ses geôliers ; m’a décrit, dans des termes que j’avais du mal à déchiffrer, l’univers carcéral et le système juridique japonais, semblant faire fi de ma condition et du lieu où l’on se trouvait. Ne soupçonnant pas un instant que l’histoire qu’elle exposait là, sous mes yeux privés de lumière, dans les relents de pisse qui nous venaient par vagues, entre les murs fendillées de la prison de Roumieh, n’était qu’un miroir de la mienne, de la nôtre, la sienne.


Seconde chance
De retour dans ma cellule où aucun morceau de ciel bleu n’ose s’aventurer, je n’ai pu fermer l’œil. Je revoyais les veines bomber le cou d’Amal, son courroux lui électrisant le front, et j’ai songé à elle, et tous les membres de ce groupe Facebook qui, comme elle, ont choisi d’empoigner la cause Ghosn. Combien faut-il être aveugle, pour parvenir à détourner le regard de ce qui se passe si près, et se soucier des causes qui font la une des journaux ? Certes, je n’ai pas sorti une multinationale des méandres de la faillite, et non, je n’ai pas fait scintiller les rétines d’écoliers à qui on se plaît à étaler mes exploits de héros de l’émigration, mais cela justifie-t-il qu’on me refuse une seconde chance et qu’on me jette définitivement dans les tiroirs de l’oubli ? Il y a trente ans de cela, je me suis embourbé dans une sale affaire de trafic de drogue, comme il était monnaie courante pendant la guerre. Je n’avais que vingt-cinq ans à l’époque, et deux enfants à nourrir et scolariser. Un jour, un type auprès de qui je m’étais endetté avait menacé de faire du mal à Amal et aux petits si je ne lui rendais pas l’argent dans la journée. Mais je ne voyais aucun moyen de m’en sortir, alors je l’ai poignardé, dans le hall de l’immeuble, au vu de tout le quartier. Comme la victime était affiliée à une milice qui, à cette période, gouvernait le pays, j’ai été condamné à perpétuité, sans avoir droit à un appel, ni même un avocat convenable.

Aujourd’hui, je pense à Carlos Ghosn, je connais sa peine, celle de sa famille. Mais je sais, qu’un jour, peut-être, il s’en sortira. Pas moi. C’est le poste de télévision, dans ma cellule, qui me le rappelle tous les jours. Tout le monde est Carlos Ghosn, semble-t-il, mais personne, pas même ma femme, ne veut être moi.


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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