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La Dernière

Devant le Piccadilly en pattes d’eph’ et sabots de bois…

Photo-roman

Au lendemain du 13 avril, je me demande comment j’ai développé cette nostalgie et cette obsession du Beyrouth de l’âge d’or, de cette époque que je ne connais pourtant pas...

15/04/2019

Un lecteur de cette rubrique, la soixantaine passée, que je rencontrais par hasard sur un vol en partance de Beyrouth s’était montré très perplexe en apprenant l’âge que j’ai. Je le cite : « Je dois vous dire que je vous pensais bien plus âgé. Au moins cinquante ans. Mais comment en savez-vous tant sur cette époque, cet âge d’or où vous n’étiez pas né, pas même un projet ? » Bien qu’il ne soit pas le premier à soulever ce point dont je n’avais pas conscience, la question de mon voisin de vol m’a donné matière à réfléchir. Laborieusement, je me suis mis à farfouiller dans le sac informe de ma mémoire, cherchant à savoir où, quand, comment j’ai commencé à développer cette insondable nostalgie pour un temps que je n’ai pas eu le loisir de vivre.


Quelques images
Je me souviens qu’à ma rentrée de septième, le professeur de térikh nous avait exposé le programme de l’année, nous informant que nous allions parcourir la chronologie du Liban jusque avant la guerre civile, laissant – aujourd’hui je le sais – le soin à nos parents de continuer l’histoire ou l’inventer à leur sauce, selon leurs penchants politiques. Visiblement pas satisfait de tout ce que nos livres d’histoire refusaient de nous raconter, à nous autres en plein dans l’âge du pourquoi et du comment, j’étais rentré chez moi en quémandant la suite à ma mère. Au lieu de s’aventurer dans des considérations politiques, elle s’était contentée de faire descendre du grenier une boîte poussiéreuse où elle conservait précieusement les derniers débris de son enfance et son adolescence. « Il ne reste plus que ça, tout le reste a été pillé ou brûlé », avait-elle asséné, la gorge serrée, alors qu’elle étalait, en les caressant du bout des doigts, ces photos délavées d’où se révélait à mes yeux candides un pays qui me semblait étranger. Elle m’avait montré une photo de classe, pour laquelle les camarades de son collège de « jeunes filles » se serraient sur un banc que je pouvais sentir branlant, à l’ombre des orangers dont les volutes me parvenaient par magie. Je regardais leurs uniformes d’un autre temps, les jupes écossaises que les plus imp(r)udentes d’entre elles remontaient avec des épingles à nourrice, les kickers à bout rond, en daim multicolore et à la semelle en crêpe, et les tresses qu’elles se blondissaient avec de la bière, sous le soleil du Coral Beach. Tiens, une photo du Coral Beach, voilà ma mère, son corps sculptural, dessiné par un maillot taille basse avec deux anneaux en or au niveau des hanches, un jamaïca à la main, faisant tomber en pâmoison les garçons en Speedo pastel qui paradaient et se propulsaient d’un plongeoir. La voilà à nouveau, faisant la file devant le guichet du Piccadilly, patte d’eph’ et sabots de bois que les filles de son âge lorgnaient dans les vitrines de la boutique If, rue Hamra, où fleurissaient des cafés-trottoir dont je découvre les noms pour la première fois : le Horseshoe, l’Express, le Wimpy. « On voulait toutes ressembler à Jane Birkin », sourit-elle, surtout lorsqu’elles fuguaient, la nuit tombée, au Flying Cocotte dont elle me brandit un sous-verre aux motifs psychédéliques.


Accepter de perdre
Soudain, j’avais vu la tristesse lui faner le visage lorsqu’elle a sorti, comme des décombres, un cliché de la terrasse de l’appartement où elle avait grandi, dans le quartier de Clemenceau. « C’est l’une des seules photos qu’on a pu conserver au moment de fuir », m’avait-elle dit en m’indiquant le Holiday Inn et le Phoenicia érigés en arrière-plan, fiers parangons d’une architecture « futuriste » qui commençait à se répandre à l’époque. Quelques années plus tard, lorsque les squatteurs de cet appartement avaient fini par déloger, qu’on avait finalement pu s’y rendre pour constater le désastre, j’avais saisi la tristesse de ma mère. Au contact de sa paume moite, je la savais traquant toujours la même image, celle d’avant, comme on tenterait de deviner sous un gribouillis l’esquisse originelle. Au cœur de cette coquille vide où les rêves de ma mère avaient été visiblement tués dans l’œuf, entre ces murs éboulés, saccagés jusqu’à l’os, dans cet espace dont on m’avait dit qu’il fut le berceau de fêtes insensées, j’avais compris qu’être libanais, en somme, c’est accepter de perdre. Tout, du jour au lendemain. J’avais surtout compris, sans doute trop tôt, que la nostalgie qu’on éprouve tous, tous âges confondus, à l’égard de cet âge d’or, est loin d’être pour son or et ses paillettes qu’on nous raconte sans cesse, autant que pour l’insouciance, l’indolence, la liberté qu’il recelait à volonté et qu’on n’a plus connues. Et c’est cela même qui vaut de l’or.


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...



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Tina Chamoun

Dommage que vous aussi soyez tombé dans ce piège du 13 avril à l'instar des autres journalistes. Mais vous ke faites si bien qu'on vous le pardonnerait presque. Presque!

AIGLEPERçANT

La déformation de l'Histoire du Liban ne vient pas des récits de libanais plongés , le nez dans les événements au quotidien de cette catastrophe de 1975, la déformation vient plus du fait que notre société a été transformé par la présence de populations massacrées chez elles en Palestine usurpée et qu'en nous refilant le bébé les usrpateurs de terre se sont ensuite lavés les mains et essuyés les pieds sur notre paillasson.

Allez comprendre pourquoi ce fait historique est hautement occulté.

De quoi a t-on peur ?

TrucMuche

Et personne ne parle des criminels israéliens, étrange!

NAUFAL SORAYA

On n'a pas fini de pleurer ce 13 avril 1975... Cicatrice indélébile...

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