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Culture

Avril 1975, sorties et rentrées des artistes

Sélection

Après le dimanche noir de Aïn el-Remmané, le 13 avril 1975, de nombreux événements culturels ont été reportés ou annulés dans la capitale. Mais quelques jours à peine et la vie a repris le dessus à Beyrouth. Parce que le Libanais a redéfini le mot résilience et parce qu’il sait – il l’a appris depuis longtemps à ses dépens – rebondir après les coups du destin, même les plus tragiques. À quoi ressemblait la scène culturelle en cet avril 1975 ? Que pouvait-on voir au ciné, dans les théâtres, dans les galeries ou au musée ? Plongée dans les archives de « L’OLJ »...

13/04/2019


Danse - Caracalla / théâtre de l’Unesco





La troupe Caracalla qui avait démarré, avec grand succès, son nouveau spectacle Gharayeb Ajaeb (« bizarreries et autres étrangetés »), au théâtre de l’Unesco, a été elle aussi l’une des innocentes victimes du dimanche 13 avril. Ce soir-là, à l’issue de la représentation, les membres de la troupe qui regagnaient leurs domiciles ont été pris sous le feu des balles. L’une des danseuses, Amira Maged (qui incarne le rôle de la mariée), a été grièvement blessée et Marcelle Herro atteinte par balles. Ce spectacle a repris au théâtre la Cité Jounieh. Abdel Halim Caracalla a conçu avec beaucoup d’intelligence et de savoir-faire ce ballet basé sur les traditions les plus anciennes du pays, formulées à l’aide d’une gestuelle contemporaine. Les tableaux très colorés et riches en rythmes et mouvements transportent les spectateurs hors du temps : un périple chorégraphique comme on a rarement l’occasion d’en voir.


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Documentaire - Kafr Kassem / Borhane Alaouié



Prévue pour la semaine du 17 avril, la sortie beyrouthine de Kafr Kassem, du Libanais Borhane Alaouié, est reportée à la semaine d’après. Ce film, « le plus beau à ce jour sur le drame palestinien », affirmait Jean-Pierre Goux-Pelletan dans L’OLJ, avait décroché en octobre 1975 le grand prix du Festival de Carthage et le Prix de la critique arabe. Il a été ensuite présenté dans le cadre de la Semaine de la critique, en mai 1975, au Festival de Cannes. Depuis des mois, Alaouié, qui est l’auteur-réalisateur et coproducteur du film, cherchait « désespérément un écran beyrouthin qui veuille recevoir Kafr Kassem », dont la sortie en France, dans un large circuit, est prévue pour juillet 1975. Alaouié affirmait alors : « Tout film arabe non commandité – du moins en partie – par les personnes qui détiennent le monopole des salles de Beyrouth ne peut espérer une sortie libanaise décente. » Alaouié a dû sous-louer les deux salles pour programmer Kafr Kassem.


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Chansonnier - Fia Mafia / théâtre du Chayla



Interrompu lors des violents affrontements, le théâtre chansonnier de Samy Khayat Fia Mafia (jeu de mots signifiant à la fois « c’est kif-kif » et « ça sent la mafia ») redémarrait au théâtre du Chayla avec une séance au profit des œuvres du Mouvement social. Chaque mot, chaque réplique devenait brusquement d’une brûlante actualité. Les « sketches » ont été légèrement retouchés pour les rendre encore plus percutants et les acteurs ont été constamment interrompus par les applaudissements d’un public déchaîné. Après avoir drainé 30 000 spectateurs, Leila, Nayla, Fouad, Pierre, Varouj et Samy reprennent du poil de la bête pour rattraper les retardataires beyrouthins avant de clôturer la saison par la « surboum » traditionnelle. À savoir une séance au cours de laquelle acteurs et techniciens se jouent des tours pendables sur scène sans pour autant dénaturer le scénario. La troupe jouera ensuite à Tripoli et à Zahlé.


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Tournage - Bayrouth ya Bayrouth / Maroun Bagdadi



Maroun Baghdadi a tourné, quelques jours après le 13 avril, les derniers plans de Bayrouth ya Bayrouth, film qui marque les débuts de celui qui était à l’époque le plus jeune (24 ans) des cinéastes libanais. Il a filmé des plans dans quelques artères principales de la capitale endimanchée ; ces plans serviront de « joints » entre les séquences qui composent le scénario. Après l’organisation de la production (près de quatre-vingt mille livres de budget, pour la bonne moitié « en participation » des techniciens et acteurs), c’est en 24 jours de travail que le jeune cinéaste a achevé le tournage. Il reste deux opérations délicates : le montage (effectué au Caire, avec l’aide de Rachida Abdel Salam, la monteuse attitrée de Youssef Chahine) et la sonorisation, au Studio Baalbeck où Bagdadi fera le doublage et l’enregistrement des effets sonores et de la musique (avec un certain Walid Gholmieh).


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Expositions - Cici Sursock, Renoir et Van Gogh



Délaissant pour un temps son œuvre de portraitiste et ses grands nus, Cici Sursock a travaillé avec ferveur et patience sur une nouvelle série d’icônes exposées à l’hôtel Saint-Georges. Par ailleurs, l’espace Dar el-Fan célébrait le centenaire de l’impressionnisme à travers un light show, le premier de son genre à Beyrouth. Trois projections, dans trois salles différentes, sur de grands murs, faisaient en quelque sorte éclater des tableaux de maîtres : Renoir, Gauguin, Manet, Marquer, Monet... Les Baigneurs de Cézanne, par exemple, étaient projetés sur une toile de fond de quatre mètres de haut. « On entre dans le tableau comme on ne peut jamais le faire devant l’œuvre originale », selon une critique de L’OLJ. « Voir La nuit étoilée dans la chambre noire de Dar el-Fan, c’est faire le voyage cosmique que Van Gogh lui-même avait fait et qu’il voulait nous faire voir. »


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Archéologie -Trésors de l’Équateur /musée Sursock


L’exposition intitulée Trésors de l’Équateur qui a déjà été montrée à Paris – au Petit Palais –, à Genève, Rome, Turin, Bologne ou Cologne devait être présentée au musée Sursock le samedi 19 avril. En raison des événements, le vernissage aura lieu finalement le mardi 13 mai 1975. « Les quatre cents objets qui la composent ont provoqué il y a quelques années une remise en question décisive des théories alors en cours sur l’art des civilisations américaines », affirment les coupures de presse. Les objets exposés représentent cinq mille ans de la vie artistique des Équatoriens. Une exposition qui voulait sans doute prouver au monde que l’Équateur n’a pas pillé ses voisins, comme on l’avait pensé jusque-là. Bien au contraire, ses habitants seraient à l’origine d’un fonds commun où auraient puisé tous les autres artistes précolombiens.


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Cinéma - Airport 1975 / cinéma Hamra



Vu les circonstances, pas de nouveautés sur les grands écrans. La clientèle qui va retrouver graduellement le chemin des salles obscures pouvait néanmoins voir et revoir l’un des succès les plus marquants de la saison, si ce n’est le plus « énorme ». « Airport 1975 de Jack Smight s’inscrit, comme son prédécesseur, dans la série des “films-catastrophes” actuellement en vogue à Hollywood », écrit Samir Nasri dans L’Orient-Le Jour. Parmi les interprètes, des vieilles gloires du cinéma américain : Charlton Heston, Myrna Loy et, plus « vénérable » encore, Gloria Swanson qui tient, tout simplement, le rôle de… Gloria Swanson. Également à l’affiche : Roger Moore dans The Man with the Golden Gun, Pierre Richard dans Le Retour du grand blond, Geraldine Chaplin dans Le Mariage à la mode et Jack Lemmon et Walter Matthau dans The Front Page.


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Spectacles - Chouchou, Feyrouz et Sabah...




Avec le retour au calme, les salles de cinéma et, après elles, les théâtres ont rouvert leurs portes. C’est ainsi qu’à partir du 18 avril, les Beyrouthins ont pu voir de nouveau Chouchou dans Al-Dounia Doulab (au Théâtre national populaire), une pièce de Farès Youakim mise en scène par Saïd Beder. Au théâtre du Festival de Baalbeck, deux spectacles de Chakib Khoury : l’un pour les adultes (Al-Fakh) et l’autre pour enfants (Aladin et la lampe magique). Quant aux deux grandes vedettes de la chanson libanaise, elles ont repris leurs rôles dans les comédies musicales : Feyrouz dans Mays el-Rim, au théâtre Picadilly, et Sabah dans Héloué Ketir, au théâtre Starco.


Lire dans notre dossier spécial pour la 44e commémoration de la guerre libanaise :

La conflagration du 13 avril, apogée d’un long processus de crises en cascade, par Michel Touma

Pourquoi l’État n’arrive toujours pas à s’imposer 29 ans après la fin de la guerre, par Zeina Antonios

Ils ont couvert la guerre du Liban : cinq journalistes livrent leurs souvenirs les plus marquants, par Julien Abi Ramia et Matthieu Karam

Le 13 avril 1975 dans la presse : un "dimanche noir", plusieurs récits, par Claire Grandchamps

Sur Facebook, un féru d’histoire raconte la guerre du Liban « au jour le jour », par Zeina Antonios

Un musée de l’indépendance des Kataëb pour lutter contre l’amnésie, par Patricia Khoder

Le bus de Aïn el-Remmané, véhicule de nos mémoires tourmentées, le récit de Marwan Chahine

La difficile écriture historique de la guerre civile, le commentaire de Dima de Clerck

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Le point

Je ne suis pas sûr que la résilience donne bonne conscience et sauve du ridicule. La folie meurtrière provoquée et soutenue par les étrangers dénotent une stupidité généralisée de tous les acteurs libanais de la guerre.

Certains criminels sévissent encore et encore en politique en portant des cravates chics, ou pas, et en se montrant patriote, au lieu de s'enfermer chez eux, pour se faire oublier.

Oui la guerre syrienne était plus cruelle mais en durée, nombre de morts, blessés et appauvrissement, la guerre libanaise était bien plus insupportable. 6 à 7% de la population tués, 15% blessés 20% partis à l'étranger, des centaines de milliards vaporisés et les dégâts psychologiques incalculables. Tfeh

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