Rechercher
Rechercher

Société - Grand Angle

La base du Hezbollah dit deux choses, laquelle écouter ?

Au sein de la communauté, beaucoup semblent se rallier derrière le discours de la formation chiite. Mais des doutes surgissent aussi.


La base du Hezbollah dit deux choses, laquelle écouter ?

Des femmes brandissent des portraits de combattants du Hezbollah tués par l'armée israélienne, le 21 avril 2026, lors de funérailles collectives, à Kfar Sir, au Liban-Sud. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour

C’est un jeudi comme un autre dans un café de Beyrouth. La terrasse est bondée. Les baristi s’activent derrière le comptoir. Des étudiants et télétravailleurs sont vissés à leur clavier. À l’intérieur, Lynn, 22 ans, déplacée de la banlieue sud de Beyrouth. À sa droite, Sami, 30 ans, originaire de Chamaa et résident de Tyr. À côté, Ali, de Nabatiyé el-Faouqa. La première n’a toujours pas remis les pieds dans la Dahié. Le deuxième a perdu son appartement à Tyr et ne peut pas retourner dans son village, situé en dessous de la « ligne jaune », une zone contrôlée par l’armée israélienne. Le troisième a tenté de rentrer chez lui à deux reprises, mais les bombardements incessants dans le caza de Nabatiyé ont eu raison de sa détermination.

Ils sont des dizaines de milliers, peut-être même plus, au sein de la communauté chiite, à avoir des histoires similaires. Ils ont tout perdu ou presque. Leurs maisons, leurs proches, leurs villages, leurs souvenirs, pour une guerre qu’ils n’avaient pas vue venir et qu’ils ne voulaient pas.

Dans la nuit du 1er au 2 mars 2026, Sami était chez lui, à Tyr, lorsqu’un sifflement déchire l’air. C’est le moment de doute. Un missile iranien vient-il d’être intercepté ? Le Hezbollah a-t-il osé rejoindre la bataille qui oppose son parrain à Washington et Tel-Aviv ? Comme beaucoup, il attend le « communiqué » du parti. Le Liban retient son souffle, mais l’armée israélienne, elle, a déjà désigné le coupable. Beaucoup refusent de le croire. Le Hezbollah a tellement perdu en 2024, comment pouvait-il appuyer à nouveau sur la gâchette ? Une heure et demie plus tard, le parti confirme avoir tiré six roquettes pour « venger Khamenei ». « On a compris que c’était le début de la guerre », se rappelle Sami.

Un homme brandit un portrait de l’ancien guide suprême iranien Ali Khamenei le 10 avril 2026, devant des décombres d’habitants dans la banlieue sud de Beyrouth. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour

La Dahié et le Sud du pays se retrouvent aussitôt sous le feu israélien. Quinze mois à peine après être rentrés chez eux, les habitants sont forcés de fuir à nouveau. Dans les rues, la loyauté infaillible au Hezbollah tremble comme jamais. « Que Dieu les maudisse » ; « Pour qui ? L’Iran ? » ; « Le parti va perdre sa base… » entend-on un peu partout. Certains vont jusqu’à y voir le début d’une « révolte » au sein de la communauté tant la situation est sans précédent. « On avait peur, on était angoissés. Tout le monde s’est demandé pourquoi ils avaient fait ça », se remémore Sami.

Mais la révolte n’aura pas lieu. Pas tant que les canons n’ont pas cessé en tout cas. À première vue, la guerre et ses retombées ont même fait basculer du côté du Hezbollah les « gris », ces chiites hostiles à la politique du parti mais qui demeurent attachés à la « résistance » face à Israël. À mesure que l’armée israélienne va bombarder, tuer, détruire, envahir et occuper, ils vont se réapproprier la rhétorique de la milice. Justifier le déclenchement de cette guerre par les violations du cessez-le-feu par Israël, par les manquements de l’État libanais ou encore par la menace qui pèse sur toute la communauté.

Mais ces discours ne racontent pas tout. Ils ne disent rien des fissures et des désenchantements qui agitent sa base depuis sa décision d’ouvrir un front de « soutien » à Gaza, le 8 octobre 2023.

Un bâtiment touché par un missile israélien, le 31 mars 2026, dans le quartier de Jnah, à la sortie sud de Beyrouth. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour

Pour comprendre les dynamiques qui la traversent, nous nous sommes rendus dans une dizaine de localités du sud du pays, dans les cazas de Nabatiyé et de Tyr, ainsi qu’à Beyrouth et dans sa banlieue sud. Qu’en retenir ? Faut-il voir avant tout le soutien indéfectible ou bien les doutes qui rongent certains ? Car les deux dynamiques sont là. Sans que l’on sache vraiment s’il faut accorder plus de valeur à l’une qu’à l’autre.

D’un côté, la communauté chiite n’aime pas « laver son linge sale » en public et le parti-milice a renforcé son contrôle sur des partisans déjà prompts à répéter mot à mot sa propagande. Comment apprécier leur sincérité dans ces circonstances ? De l’autre, de nombreux sympathisants hésitent de moins en moins à dire tout le mal qu’ils pensent de la formation depuis l’assassinat de Hassan Nasrallah, le 27 septembre 2024. Mais cette colère, si forte soit-elle, peut-elle être considérée comme un acte de rupture politique ?

« Une simple résistance »

À Nabatiyé, à quelques pas de la husseiniyé, un homme en moto, qui a oublié ses manières, frappe à la vitre de notre véhicule. « Vous êtes qui ? Vous avez une autorisation du hajj (homme du parti qui coordonne les activités des journalistes dans la région, NDLR) ? » demande-t-il, avant d’être chassé par un habitant. « On ne dit rien pour l’instant. Mais après la guerre, on réglera les comptes… » s’énerve un autre homme de la ville qui ne supporte plus les sbires du Hezbollah.

Dans la ville du Sud, l’air est saturé de poussière soulevée par des restes d’immeubles pulvérisés. Un chant partisan s’échappe d’un haut-parleur dans le centre. Rares sont les âmes pour l’entendre : « Ghaliboun (les vainqueurs, NDLR)... » Dans le souk, Mohammad, un « pro-résistance », a rouvert son café. Durant la guerre, il s’était déplacé avec sa famille. Il fallait laisser la place « aux chabeb » pour qu’ils « soient libres sur le terrain sans avoir à se soucier des civils ». Derrière le comptoir, il évoque la « victoire ». Pour lui, elle signifie de ne pas abdiquer face à l’« ennemi » et de « l’empêcher de réaliser ses objectifs ». Avant l’attaque des bipeurs (le 17 septembre 2024) et la vague d’assassinats de ses principaux cadres, l’aura d’invincibilité acquise après le retrait israélien de 2000 et la « divine victoire » de 2006 était si forte que certains, au sein de sa base, n’hésitaient pas à considérer la milice comme étant « l’armée mondiale la plus forte ». Désormais, beaucoup évoquent « une simple résistance » qui fait face à une « armée qui a plus de moyens ». David contre Goliath.

Une série de bombardements israéliens contre la ville de Nabatiyé au Liban-Sud, le 16 avril 2026. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour

Comme beaucoup au sein de la communauté, Mohammad reprend les éléments de langage du bras armé de l’Iran. Le tir de roquettes du Hezbollah était une « réponse » contre « l’agression continue » israélienne depuis fin 2024, comme l’a justifié Naïm Kassem lors de son premier discours suivant le tir. «La diplomatie avait échoué. Quel autre choix que la guerre avions-nous ? » lance le jeune homme. Il ne sera pas le seul. Ici comme ailleurs, beaucoup évoquent une « guerre contre les chiites », une « bataille existentielle ». La plupart refusent le désarmement de la milice et tirent à boulets rouges sur le duo Joseph Aoun/Nawaf Salam, qualifiés « de sionistes ». L’État, ils ne le « reconnaissent pas ». Pour Elham, une habitante de la banlieue sud de Beyrouth, « c’est l’Iran qu’il faut remercier pour avoir obtenu un cessez-le-feu » dans le pays. Les pourparlers directs entre le Liban et Israël sont vécus comme une « trahison », « une humiliation ». « Quoi qu’ils décident entre eux, le dernier mot est à la résistance », lâche le frère d’un combattant tué de Mayfadoun.

Mais derrière le discours « pro-résistance », l’écrasante majorité l’admet : cette guerre est la plus « difficile » qu’ils aient jamais connue. Dans le cimetière de Srifa, de nouvelles tombes ont été creusées, la terre est retournée. Les mouches survolent toujours l’amas de pierres déversées comme une coulée de lave sur le lieu de la frappe qui a fauché la vie de la petite de Taline, de plus d’un an, et des membres de sa famille.

Une femme en pleurs sur une tombe d'un membre du Hezbollah, dans un cimetière temporaire à Choueifate, au sud de Beyrouth, le 29 mars 2026. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour

Les terres du Liban-Sud sont imbibées de sang. En sillonnant les routes, les portraits des combattants se mêlent à ceux des précédentes guerres jaunies par le temps. Plusieurs milliers de miliciens auraient été tués. Depuis le 2 mars, les frappes israéliennes ont fait plus de 3 000 morts.

Sur la place centrale de Kfar Sir, dans le caza de Nabatiyé, les habitants s’activent. Durant la trêve, avant que les ordres d’évacuation de l’armée israélienne ne commencent à tomber, c’est le moment d’enterrer les combattants – en majorité –, secouristes et civils tués durant la guerre et inhumés temporairement. « Elle est dure, cette guerre. On a pris beaucoup de coups… » entend-on dire un homme du parti. Les écharpes jaunes portées sur les épaules tranchent avec le raz-de-marée de femmes en noir qui engloutit la place. Beaucoup sont en larmes. Nadia a perdu beaucoup d’hommes de sa famille. Mais elle n’éprouve aucun regret face au choix de la guerre. Pour elle, « le Hezbollah s’est montré plus fort » que lors de la précédente.

Des adolescents des scouts el-Mahdi portent les pancartes des combattants tués devant la foule après l’introduction de chaque victime. Une mère hurle sa douleur lorsque le tour de son fils arrive. « Mon cœur, ma vie… » Elle a découvert qu’il combattait pour le parti à sa mort. « Les secrets sont profonds. Cette guerre nous a brisés… » souffle-t-elle. La voix de Hassan Nasrallah retentit : « Vous êtes les plus honorables… » Les 14 cercueils, enveloppés des couleurs du parti, arrivent sous les jets de riz et pétales de rose. « Mon cœur va s’arrêter », dit un homme en larmes, filmant ce ballet funeste. Sur un mur, la silhouette de leur ancien chef est dessinée avec une promesse : « Nous ne lâcherons pas les armes », décrétées illégales dès le 2 mars par le gouvernement et au cœur des tractations avec Tel-Aviv et Washington. « J’aime beaucoup le Hezbollah, mais s’il faut les remettre pour vivre en paix, où est le problème ? » lâche Samah, parmi la foule. « Nos hommes sont en train de mourir, les maisons sont détruites... Ça brise le cœur… » ajoute-t-elle.

Un homme observe un cratère provoqué par un bombardement israélien, le 7 mars 2026, dans le village de Nabi Chit dans la Békaa, au lendemain de l’attaque. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
Un homme observe un cratère provoqué par un bombardement israélien, le 7 mars 2026, dans le village de Nabi Chit dans la Békaa, au lendemain de l’attaque. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour

Dans le sud, le dynamitage des maisons, les tirs d’artillerie et les bombardements israéliens résonnent toujours. Et les doutes surgissent. Ils sont plus nombreux que certains pourraient le croire. « D’abord pour Gaza, puis pour l’Iran… » C’est la guerre de trop pour Hassan, un habitant de Nabatiyé, qui dit ne pas s’opposer aux armes de la « résistance », mais à l’emprise iranienne sur le Hezbollah. « Des dizaines de villages ont déjà été rasés et ils osent parler de victoire ? » lâche-t-il. « La colère est là. Elle est juste moins visible que leur soutien… » assure le père de famille. « Sans armes, les terres ne peuvent pas être libérées », clame de son côté Awad, un habitant de Srifa. Mais en grattant, son ambivalence se révèle : « Peut-être que l’Iran demandera au Hezbollah de rendre les armes en échange de nos terres. Peu m’importe comment on les récupère... »

Louay, originaire du Hermel, n’est toujours pas rentré dans son appartement dans la banlieue sud. « Je fais plus confiance à l’armée israélienne qu’au Hezbollah. C’est lui qui se cache dans nos immeubles », lâche-t-il, ajoutant qu’il se dit toujours en faveur de la résistance. « C’est le Hezbollah qui a changé. Pas moi… » À ses yeux, dorénavant, la communauté chiite peut être divisée en trois catégories : « Ceux qui suivent le Hezbollah pour des raisons religieuses, qui ont subi un lavage de cerveau, ceux qui sont en colère mais n’osent pas parler, et ceux qui osent le faire maintenant. »

« C’est notre silence qui nous a menés à ça »

Au sein de la communauté, une ancienne formule renaît : le Hezbollah est la « résistance » sur le terrain, le mouvement Amal, en politique. Mais un autre adage est de plus en plus audible chez des sympathisants de ce dernier : le Hezbollah « détruit, et nous, on doit reconstruire... »

À Bedias, on ne voit et ne jure que par Nabih Berry. Le portrait du maître du perchoir borde le long de la route qui mène à la place du village. Durant la guerre, des habitants sont restés pour empêcher que les combattants s’y infiltrent. « C’est vous qui partez, pas nous », a même répondu l’un d’entre eux à un membre du Hezbollah qui exigeait que ceux qui étaient encore présents quittent les lieux. « On se doit de se protéger », explique Hajj Kassem, sous le couvert de l’anonymat. « Une communauté est en train de se faire anéantir… Quand tu te prends une raclée, tu ne peux pas faire de demandes », lâche-t-il. « La guerre est plus facile pour le Hezbollah que la paix. Que pourra-t-il dire aux habitants qui vont lui demander où se trouvent leur maison, leur voiture, leur terre ? » demande-t-il encore.

Des portraits de combattants d’Amal et de l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, assassiné lors du dernier conflit, à Nabatiyé, le 23 septembre 2025. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour
Des portraits de combattants d’Amal et de l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, assassiné lors du dernier conflit, à Nabatiyé, le 23 septembre 2025. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour

Les vieux briscards du village n’ont pas de mots assez durs pour parler du parti chiite. « On ne peut plus vivre avec eux » ; « Je ne peux plus les voir », « Ce n’est pas ça la résistance », s’emportent-ils tour à tour. Mais pas au point de vouloir la rupture du tandem chiite. « Le rôle de Nabih Berry, c’est de les guider sur le droit chemin… » dit Hajj Kassem, blâmant plutôt « les gens » qui ont laissé faire.

Sur la place du village, des trentenaires se montrent plus cléments : « Au moins cette fois-ci on riposte aux attaques… » glisse l’un d’eux, avant de rappeler les multiples violations israéliennes lors du cessez-le-feu de novembre 2024. Sauf Ahmad, qui n’a jamais vraiment apprécié le Hezbollah et n’arrive plus à retenir sa colère. Une fois la discussion terminée, les hommes se prennent le bec. « Tout le monde est contre notre communauté… Nous ne pouvons pas tout dire… », lance un homme. Ahmad lui répond du tac au tac : « C’est notre silence qui nous a menés à ça ! »

Mais parler à un prix. Amir en a fait les frais. Après avoir osé lever la voix contre la « bande de voyous » du Hezbollah, le jeune homme, un opposant au tandem résidant dans un village du caza de Tyr, a fait l’objet d’une cabale sur les réseaux sociaux. Depuis la guerre, une partie de sa famille maternelle ne lui adresse plus la parole. D’autres amis ont coupé les ponts. « Cette violence, c’est parce que le Hezbollah n’a jamais été aussi faible. Il a peur que notre voix se décuple... » raconte Amir, à huis clos, dans un appartement de la capitale. Aux premières heures de la guerre, voyant la colère, il croit à une « révolution » au sein de la base. Il voit une lueur d’espoir. Elle s’éteindra très vite. Deux mois après la guerre, il ne croit plus en un futur dans le Sud pour les opposants. « On ne peut plus rester. Je pensais qu’on pouvait trouver un terrain d’entente. Mais j’ai compris que c’était impossible... »

Tous les prénoms ont été modifiés à la demande des interlocuteurs.


C’est un jeudi comme un autre dans un café de Beyrouth. La terrasse est bondée. Les baristi s’activent derrière le comptoir. Des étudiants et télétravailleurs sont vissés à leur clavier. À l’intérieur, Lynn, 22 ans, déplacée de la banlieue sud de Beyrouth. À sa droite, Sami, 30 ans, originaire de Chamaa et résident de Tyr. À côté, Ali, de Nabatiyé el-Faouqa. La première n’a toujours pas remis les pieds dans la Dahié. Le deuxième a perdu son appartement à Tyr et ne peut pas retourner dans son village, situé en dessous de la « ligne jaune », une zone contrôlée par l’armée israélienne. Le troisième a tenté de rentrer chez lui à deux reprises, mais les bombardements incessants dans le caza de Nabatiyé ont eu raison de sa détermination. Ils sont des dizaines de milliers, peut-être même plus, au...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut