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Liban

Le 13 avril 1975 dans la presse : un "dimanche noir", plusieurs récits

44e commémoration de la guerre libanaise

Au lendemain de l'attaque de Aïn el-Remmané, et durant les jours qui suivent, aucun journaliste ne pensait que cette journée allait marquer un tournant dans l'histoire du pays du Cèdre.

13/04/2019

L'attaque contre un bus palestinien dans un quartier chrétien de Beyrouth, le 13 avril 1975, est aujourd'hui considérée comme l'étincelle qui a embrasé le Liban pendant une quinzaine d'années. Il y a 44 ans, la presse de l'époque, ne bénéficiant évidemment pas de recul, tendait néanmoins à ne considérer l'attaque de Aïn el-Remmané que comme une manifestation de plus des tensions opposant les miliciens chrétiens des Kataëb aux combattants palestiniens. Dans les éditions du 14 avril, les journalistes rapportant l'événement étaient rares à envisager que cette journée puisse marquer un tournant dans l'histoire du Liban.

Si les journaux internationaux ont relaté les événements du 13 de manière assez neutre, sous forme de dépêches principalement basées sur des informations d'agences et sans trop s'y attarder, les quotidiens libanais ont rapporté les détails de cette attaque qu'ils ont qualifiée unanimement de "carnage" ou "dimanche noir". Mais leur manière de raconter cette journée témoigne, dans une certaine mesure, des partis pris de la presse libanaise vis-à-vis des forces en présence à l'époque. 

 
La page 12 de L'Orient-Le Jour du 14 avril 1975. Archives L'OLJ. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


Accrochage vs. Massacre prémédité
En une du 14 avril 1975, L'Orient-Le Jour fait état d'un "grave incident Kataëb-Résistance" ayant fait 31 morts, toutes parties confondues, et parle d'"actes de provocation" ayant mené au mitraillage d'un autobus transportant des Palestiniens. L'OLJ consacre une longue colonne de sa page 12 aux propos du chef des Kataëb, Pierre Gemayel qui, interrogé au beau milieu de la nuit, dénonce "un complot communiste" auquel sa formation compte "faire échec". M. Gemayel s'attarde sur les tirs de provocation d'éléments armés palestiniens, avant de qualifier l'attaque contre le bus d'"accrochage", au cours duquel sont échangés des coups de feu "dans la plus grande confusion". Et de s'interroger sur la présence dans le quartier de militants palestiniens : "Est-ce que nos autobus s'aventurent par hasard dans Sabra ?" 

Dans son éditorial, Jean Choueiri, directeur de L'Orient-Le Jour, met en garde les responsables politiques libanais contre toute volonté d'"enterrer l'affaire". "S'il devait en être ainsi, on peut être assuré que d'autres tragédies éclateraient dans un avenir immédiat", prévient-il, soulignant qu'en cas de conflit ouvert entre la résistance palestinienne et les Phalanges chrétiennes, "il n'y aurait d'autre vainqueur que l'ennemi commun", Israël.

Le quotidien an-Nahar, dans sa couverture de "l'incident" de Aïn el-Remmané, met en parallèle les réactions des leaders des deux camps : "Arafat demande l'aide des rois et chefs d’État arabes, (Pierre) Gemayel accuse Israël d'avoir provoqué l'incident". Dans son article principal sur le sujet, an-Nahar s'excuse de ne pas pouvoir "rapporter précisément" les causes de ces attaques étant donné "les nombreuses versions" du déroulement des événements, avant de reprendre le récit fait par les Kataëb et celui des Palestiniens.

L'éditeur en chef du Nahar, Ghassan Tuéni, écrit le jour-même que "seul Israël peut tirer profit de ce qui arrive". Il appelle le peuple à "faire preuve de sagesse" à la place des responsables politiques, étant donné, comme le souligne le titre de son éditorial, qu'"il n'y a pas d’État" libanais.  

La Une du quotidien libanais an-Nahar du 14 avril 1975 titrant : "L'incident de Aïn el-Remmané, 30 morts et de nombreux blessés. Arafat demande l'aide des rois et des chefs d'Etat arabes. Gemayel accuse Israël d'avoir provoqué l'incident". Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


L'agence palestinienne Wafa, dont les informations sont reprises dans L'OLJ du 14 avril, insiste, elle, sur le fait que l'autobus "transportait des citoyens palestiniens", et a été pris "sous le feu nourri de plusieurs groupes d'éléments du parti Kataëb". Elle dénonce "un massacre prémédité" et accuse les Kataëb d'avoir "tiré sur toute personne qui tentait de s'approcher" des blessés. L'agence fait le compte-rendu d'une réunion des organisations palestiniennes, qui dénoncent "le crime atroce commis contre le peuple palestinien" et appellent le peuple libanais et l'armée à "faire face au crime et aux criminels qui entraînent le pays aux massacres". Le commentateur politique de l'agence Wafa estime, de son côté, que les événements de Aïn el-Remmané "dépassent l'imagination", soulignant que si les Palestiniens s'étaient jusqu'à présent "montrés patients pour éviter des affrontements, leur patience a des limites".

"Le Liban condamne les Kataëb et demande leur dissolution", titre pour sa part le quotidien as-Safir, proche de la gauche et pro-palestinien. Indiquant que "la tuerie de Aïn el-Remmané" a fait 27 morts, c'est à dire le bilan des Palestiniens tués, le Safir choisit de mettre en exergue la menace des autorités libanaises de se déployer dans le quartier "si les Kataëb ne livrent pas les sept responsables de l'attaque".

La Une du quotidien libanais as-Safir du 14 avril 1975, titrant "Le Liban condamne les Kataëb et demande leur dissolution. 27 morts lors du carnage de Aïn el-Remmané. L'Etat se déploiera dans la région à l'aube si les Kataëb ne livrent pas les sept responsables". Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


"Complot pour liquider la Résistance"
Dans la presse arabe, dont des extraits sont repris dans L'OLJ du 17 avril 1975, le quotidien syrien al-Baas dénonce "les massacres auxquels se livre le parti Kataëb et qui constituent un maillon du complot visant à liquider la Résistance et à provoquer une scission entre Palestiniens et Libanais". Le quotidien tunisien "L'Action" estime que les affrontements à Beyrouth risquent "de remettre en cause le climat d'entente et de fraternité que les Libanais et Palestiniens sont parvenus à instaurer entre eux au bout d'une longue et minutieuse approche". La "presse jordanienne" citée par L'OLJ du 17 réclame, elle, une intervention des pays arabes au Liban et accuse Israël d'avoir provoqué les tensions.


"Batailles de rue"
Sur la scène internationale, la presse relate l'événement, de manière très factuelle, principalement sur base de dépêches d'agences, peu de correspondants se trouvant alors à Beyrouth.

Le Monde du 16 avril 1975 parle d'"accrochages" dont "les circonstances exactes ne sont pas encore connues", soulignant que "les versions fournies par les deux parties diffèrent". Citant l'AFP et l'UPI, le quotidien français livre les propos de Yasser Arafat qui condamne "la sanglante boucherie exécutée par les bandes armées des Phalanges" et le "complot flagrant entrepris sous l'impulsion de l'impérialisme et du sionisme, en vue de provoquer une guerre civile libano-palestinienne". 

Dans la presse anglophone, le New York Times (qui mentionne 22 morts) rapporte pour sa part les réactions des deux parties à "la fusillade qui a éclaté" à Beyrouth : "Yasser Arafat a dit que les passagers du bus étaient des civils désarmés. Les Phalangistes affirment que M. Arafat et le gouvernement libanais ont fait des récits erronés des affrontements et du nombre de victimes". 

"Des batailles de rue à Beyrouth font 17 morts", titre de son côté la BBC, comme on peut le voir dans ses archives en ligne. Se basant principalement sur les sources palestiniennes, elle qualifie l'attaque d'"embuscade des forces de la droite libanaise contre un bus de Palestiniens".  "Les informations sont confuses mais il semble que les militants phalangistes ont attaqué le bus, tuant au moins 14 personnes et en blessant minimum 20", affirme le média britannique, avant de préciser que les phalangistes étaient "déployés autour de l'église et ont tiré des rafales" sur le véhicule. 



Lire dans notre dossier spécial pour la 44e commémoration de la guerre libanaise :

La conflagration du 13 avril, apogée d’un long processus de crises en cascade, par Michel Touma

Pourquoi l’État n’arrive toujours pas à s’imposer 29 ans après la fin de la guerre, par Zeina Antonios

Ils ont couvert la guerre du Liban : cinq journalistes livrent leurs souvenirs les plus marquants, par Julien Abi Ramia et Matthieu Karam

Sur Facebook, un féru d’histoire raconte la guerre du Liban « au jour le jour », par Zeina Antonios

Un musée de l’indépendance des Kataëb pour lutter contre l’amnésie, par Patricia Khoder

Le bus de Aïn el-Remmané, véhicule de nos mémoires tourmentées, le récit de Marwan Chahine

La difficile écriture historique de la guerre civile, le commentaire de Dima de Clerck

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Honneur et Patrie

Le 13 avril 1975, c'est la mise en exécution du plan de Yasser Arafat et ses alliés d'installer les Palestiniens au Liban et laisser toute la Palestine y compris Jérusalem aux Hébreux et ce, contre des milliards de dollars déposés à sa disposition dans des banques offshore. C'est la vérité en peu de mots. Point à la ligne.

Bery tus

Comment les Kataëb tirèrent sur le bus puisqu’ils venaient de sortir de l'église un ... et de 2 n’y a t il pas eu la mort de plusieurs Kataëb se joue la ?!?!

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