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Liban

Ils ont couvert la guerre du Liban : cinq journalistes livrent leurs souvenirs les plus marquants

Témoignages

A l'occasion de la 44ème commémoration du début de la guerre libanaise, L'Orient-Le Jour a recueilli les témoignages de cinq journalistes et correspondants libanais et de la presse étrangère ayant couvert différents épisodes du conflit entre 1975 et 1990.

13/04/2019

Les journalistes libanais et étrangers ayant couvert la guerre qui a déchiré le Liban de 1975 à 1990 pour les médias locaux et internationaux ont gardé en mémoire des souvenirs impérissables de ce conflit protéiforme qui a fait les gros titres pendant des années. Témoins privilégiés des grandes tragédies comme le massacre de Sabra et Chatila en 1982 ou les attentats contre les soldats français et américains un an plus tard, témoins aussi et surtout de la détresse des victimes, ces reporters, qui ont exercé leur métier parfois au péril de leur vie, ont également été profondément marqués par le rapt de plusieurs de leurs collègues.
Cinq journalistes ont accepté de raconter à L'Orient-Le Jour leurs souvenirs les plus marquants. Pour certains d'entre eux, l'émotion était palpable...



Maria Chakhtoura, journaliste à L'Orient-Le Jour, basée à Beyrouth :
"Les habitants s'agrippaient à nous"

1ère photo : Maria Chakhtoura (gauche) dans un bus allant vers Deir el-Qamar, le 15 décembre 1983.
2ème photo : Maria Chakhtoura devant une machine à écrire en 1984


Auteure de "Mémoires de survie" paru en 2007 aux éditions L’Orient-Le Jour et de "Liban 1975-1978, la guerre des graffitis" paru en 1978 aux Editions Dar an-Nahar et réédité en 2014, notre ancienne collègue Maria Chakhtoura, qui a "sillonné le Liban d'Ouest en Est et du Nord au Sud" pour ses reportages durant la guerre, a encore du mal à évoquer son souvenir le plus marquant de la guerre.

Le 15 décembre 1983, elle se rend avec un pool de journalistes à Deir el-Qamar, localité du Chouf assiégée pendant 102 jours, pour l'évacuation des miliciens des Forces libanaises de la cité. "Plus qu'un reportage, c'était une aventure", se souvient la journaliste. Ce fut la croix et bannière pour s'y rendre, certaines routes, notamment de Beyrouth à Damour, étant exclues pour des raisons de sécurité. "Avec une trentaine de journalistes libanais et de la presse étrangère, nous avons embarqué dans une vedette peu avant minuit au cinquième bassin du port de Beyrouth. Nous naviguions loin de la côte pour ne pas être à portée des tirs des Palestino-progressistes. Nous sommes arrivés à Jiyé (au sud de Beyrouth) vers quatre heures du matin. Le soleil se levait à peine et nous avons escaladé les talus jusqu'à la route. Là, nous avons pris un camion bâché de l'armée israélienne", raconte-t-elle. Après avoir passé plusieurs checkpoints, les reporters arrivent à Mechref, à un poste des Forces libanaises, où on leur a servi des boissons chaudes. "J'avais l'impression d'être dans un film", se souvient-elle. "Sur la route, le minibus qui nous a transportés jusqu'à Deir el-Qamar était escorté par plusieurs véhicules de l'armée israélienne. Les miliciens druzes, eux, étaient postés avec leurs armes sur les terrasses des immeubles et des maisons. Et je me souviens qu'ils portaient des cherouals kakis".  

A l'arrivée à Deir el-Qamar, c'est le "choc". "Les habitants s'agrippaient à nous. Ils nous racontaient leur misère physique et morale. Ils avaient besoin de parler. Je me souviens que certains demandaient si nous avions des briquets ou des allumettes. En fait, ils cherchaient à avoir des cigarettes. Les journalistes leur ont donné tout ce qu'ils avaient", se remémore Maria Chakhtoura. "Nous avions la gorge serrée. Dans les églises, les écoles et les institutions où ils étaient réfugiés, beaucoup d'habitants avaient déjà préparé des baluchons, prêts à partir eux aussi", raconte-t-elle.

Un réfugié dans une église de Deir el-Qamar, le 15 décembre 1983. Photo d'archives OLJ


Elle se souvient qu'avec une journaliste de Télé-Liban, elles étaient les dernières à rentrer à Beyrouth. "Pour le retour, nous avions emprunté un véhicule des Forces de sécurité intérieure, croyant que nous pouvions arriver plus rapidement. A hauteur de Kfarhim, le véhicule a été la cible de tirs. Les vitres ont éclaté. Le conducteur essayait d'échapper aux tirs en alternant coups de frein et d'accélérateur. Il m'a fallu plusieurs semaines pour retirer les petits éclats de verre de mon crâne", se souvient-elle.

Cette journée fut riche en émotions diverses pour Maria Chakhtoura. "Une certaine rage animait les journalistes. Nous étions comme impuissants. Il y avait quelque chose d'humiliant avec la présence des Israéliens. A chaque étape de ce périple, nous avions beaucoup de mal à retenir nos larmes".


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Robert Fisk, grand reporter britannique à The Independent, basé à Beyrouth :
"Je n’avais jamais vu de massacre à cette échelle"

 

  Photo CreativeCommons/Mohamed Nanabhay



"Je n’aime pas les histoires sur l’effet qu’ont sur les journalistes les événements qu'ils couvrent", lance, d'emblée, ce journaliste vétéran du Moyen-Orient, arrivé à Beyrouth en juin 1976. "Les personnes pour qui nous devons avoir de la peine sont les victimes et les survivants. Ceux qui doivent vivre l’enfer. Les journalistes, lorsqu’ils se sentent en difficulté, peuvent prendre un billet d’avion en classe affaires et faire une pause", poursuit Robert Fisk.

Le reporter vétéran accepte toutefois de livrer le récit de l’enfer des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, en banlieue de Beyrouth, lors des massacres de septembre 1982 commis par des milices chrétiennes, sous l’œil des militaires israéliens. Robert Fisk était l’un des premiers journalistes à entrer dans ces camps, alors même que les tueurs se trouvaient encore sur les lieux. Il se souvient de s’être caché avec d’autres journalistes dans le jardin d’une femme qui venait d’être tuée. "Le sang qui coulait de son cadavre était encore frais", se souvient le reporter. "Ce samedi matin, en entrant dans les camps, j’ai vu tellement de corps, certains jetés dans des charniers... Des femmes, des enfants, j’ai même vu un bébé avec une balle dans la tête. Des dizaines de cadavres d’hommes entassés les uns sur les autres. Je n’avais jamais vu de massacre à cette échelle", lâche-t-il, ému. "A peine une demi-heure après être entré dans les camps, je me suis tout de suite dit : +ceci est un crime de guerre+", se souvient Robert Fisk. Ce qui l’a choqué, c’est "cette haine derrière ces exécutions. Tuer des femmes et des enfants, commettre des viols… J’ai même vu un cheval abattu". "C’était quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant".

"Au début, nous n’avons vu que des cadavres. Tout le monde était mort. Il n’y avait personne à interroger. Ce n’est qu’un peu plus tard que nous avons croisé des survivantes du massacre. Je me souviens d’une femme qui m’a lancé : +Tu as pris de belles photos ?+ Pour elle, je n’étais qu’un vautour de plus, venu photographier des cadavres de Palestiniens",  déplore le journaliste, encore perturbé par ce souvenir.


Photo prise à Sabra et Chatila après le massacre de 1982. Photo d'archives OLJ


Le soir même, se souvient-il, il a fait un cauchemar. "Cela m’arrive rarement. J’ai rêvé que j’étais à nouveau dans les camps, que je grimpais sur un tas de cadavres et que mes vêtements sentaient mauvais, raconte Robert Fisk. Je me suis alors réveillé, j’ai senti mes habits, et en effet, ils dégageaient une odeur putride. Le lendemain matin, j’ai demandé à mon employée de maison de les brûler".

Le reporter ne cache pas son aversion pour les agissements de l’armée israélienne. "Toutes les armées du Moyen-Orient sont très brutales et commettent des crimes de guerre. Et l’armée israélienne n’est pas une exception. Elle a envoyé ses alliés chrétiens dans les camps de Sabra et Chatila. Les militaires israéliens observaient ce qui se passaient depuis les toits avoisinants, se rappelle-t-il avant de marteler : "Cela constitue un crime de guerre".

"Je me souviens d’avoir parlé à un colonel israélien, à l’extérieur des camps, il se trouvait près de la Cité sportive. Il m’a dit qu’il ne savait pas ce qui s’était passé à Sabra et Chatila. Je lui ai alors répondu : +Je suis désolé de vous informer que ce qui s’y passe ressemble bien à Treblinka", du nom du camp d’extermination mis en place par l’Allemagne nazie en Pologne, durant la Seconde Guerre mondiale. "Ce que j’ai vu à Sabra et Chatila m’a rappelé des photographies des atrocités nazies", insiste Robert Fisk. "Je crois qu’après ce jour-là, j’ai refusé de prendre pour argent comptant les excuses israéliennes. Je ne l’avais jamais fait auparavant d’ailleurs, mais mes collègues étrangers, si. Beaucoup de journaux occidentaux, notamment à New York et à Londres, le faisaient aussi. Ils prenaient toujours fait et cause pour les Israéliens. Pour moi, les choses ne pouvaient plus être comme avant. On ne pouvait plus trouver d'excuses aux Israéliens après ça."

Après avoir été témoin de l’horreur, Robert Fisk affirme s'être lancé à corps perdu dans le travail. "Je voulais raconter toute l’histoire sur les ondes des radios et dans les journaux. Je voulais donner les détails, les noms des victimes. Je voulais impacter les lecteurs du Times" pour lequel il travaillait à l’époque.

Dans les mois qui ont suivi, une campagne hostile à Robert Fisk s'est mise en place. "Ceux qui, comme moi, ont dit la vérité sur Sabra et Chatila ont été traités d’antisémites, de racistes et de néo-nazis, dans les cercles d’amis d’Israël", raconte le journaliste. "J’ai reçu d’innombrables lettres dans lesquelles ont m’accusait d’agir comme Goebbels".

Après des années dans la région, Robert Fisk est convaincu qu'"on ne peut pas couvrir les conflits du Moyen-Orient comme si on couvrait un match de football, durant lequel il faut se montrer amical envers les deux équipes. Je pense qu’en tant que journalistes, nous devons être du côté de ceux qui souffrent", conclut-il.



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Dominique Roch, correspondante franco-libanaise pour plusieurs médias, basée à Beyrouth :
"
Cette guerre était le Vietnam de l'époque"

Dominique Roch avec le leader palestinien Yasser Arafat, à Tripoli, au Liban-nord, en novembre 1983.


Dominique Roch a couvert la guerre du Liban pour Radio France internationale (RFI), la Radio suisse romande et l'hebdomadaire français L’Événement du jeudi entre 1982 et 1987. "Pour notre génération de jeunes journalistes, cette guerre était la 'story' internationale du moment, le Vietnam de l'époque", se souvient la reporter qui a gardé en mémoire trois événements marquants.

"Le 6 août 1982, au moment de l'invasion israélienne du Liban, l'armée israélienne a lâché une bombe à effet de souffle (vacuum bomb) sur un immeuble abritant des réfugiés palestiniens dans le quartier de Sanayeh, à Beyrouth-Ouest, près du ministère de l'Information, où nous allions tous les jours", se souvient la journaliste. "Israël avait eu un tuyau selon lequel le leader palestinien Yasser Arafat s'y trouvait, ajoute-elle. L'immeuble s'est effondré comme un château de cartes. Il n'y a eu qu'un seul survivant. Dans les gravats, il y avait des objets personnels, des albums photo... des bribes, des tranches de vie décimées..."

Dominique Roch se souvient également du matin de l'attentat du Drakkar. "Le matin du 23 octobre 1983, je dormais sur les hauteurs de Raouché. J'entends une énorme explosion. Je sors sur mon balcon et je vois un nuage de fumée. Puis j'entends une deuxième explosion". Le quartier général des forces américaines à l'aéroport de Beyrouth et le poste Drakkar qui abrite des parachutistes français dans le secteur de Ramlet el-Baïda sont frappés par deux attentats-suicides quasi simultanés. Postés au Liban dans le cadre de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth, 241 soldats américains et 55 militaires français sont tués. "Avec Sammy Ketz, de l'AFP, nous faisons partie des premiers journalistes sur place, au poste Drakkar", raconte la journaliste. "Je me souviens encore de l'opération de déblayage des gravats. A un moment, les équipes de sauvetage décident de stopper les grues pour essayer d'entendre les voix d'éventuels survivants. Ce silence était poignant et émouvant".

Les ruines de l'immeuble abritant le poste Drakkar, visé par un attentat le 23 octobre 1983. Photo d'archives OLJ

Dominique Roch se souvient également du 20 novembre 1985. "Nous étions en pleine période de prises d'otages d'universitaires et de confrères occidentaux. Terry Waite, alors envoyé spécial de l'archevêque de Canterbury venu clandestinement au Liban pour prendre contact avec les preneurs d'otage de Terry Anderson, correspondant d'Associated Press enlevé en janvier de la même année, devait nous faire un briefing de ses discussions à l'hôtel Commodore. C'est alors que débute, devant l'hôtel, une bataille rangée entre miliciens du PSP et du mouvement Amal. Le début de la guerre des drapeaux", se souvient-elle. "Les milices sont alors rentrées dans l'hôtel et ont commencé à s'y battre. Nous devions ramper pour nous mettre à l'abri. Le perroquet Coco reproduisait le fracas des armes". Les journalistes deviennent alors acteurs de l'événement. "A l'extérieur, un civil d'une soixantaine d'années avait été touché, alors qu'il était dans sa voiture, à la gorge par une balle. Son épouse est entrée dans l'hôtel, elle arrivait à peine à parler. Deux photojournalistes ont extirpé le corps de son mari de la voiture. Mais il a succombé à ses blessures". Les journalistes restent bloqués 24 heures dans l'hôtel. "Nora Boustani, correspondante libanaise du Washington Post, et moi partagions une chambre. Nous dormions par terre. D'autres dormaient au sous-sol dans une boîte de nuit désaffectée", se souvient Dominique Roch qui raconte avoir enregistré un reportage radio depuis le téléphone de la réception de l'hôtel plaquée au sol pour éviter les tirs.


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Sammy Ketz, grand reporter de l'AFP au Proche-Orient :
"
Dans une guerre civile, il n’y a pas de bons et de méchants"


Photo AFP/Lionel Bonaventure


Sammy Ketz est arrivé au Liban en 1982 en tant qu'envoyé spécial, puis directeur adjoint et directeur du bureau de Beyrouth/Damas/Amman/Chypre de l'AFP, avant de quitter le pays du Cèdre en 1988. Durant ses six ans au cœur de la guerre qui embrasait le pays, un événement précis, en 1987, l'a profondément marqué. "Tous les invalides, estropiés, aveugles, manchots à cause de la guerre, s'étaient regroupés pour manifester au niveau du barrage de Barbara (au Liban-Nord) qui, à l’époque, délimitait la zone sous contrôle syrien de celle sous contrôle gouvernemental libanais", se souvient le grand reporter qui a notamment couvert durant sa carrière la Syrie, l'Irak, l’Égypte, le Soudan, ou encore le Maroc.

"Ces personnes, qui avaient subi la guerre dans leur chair, se sont retrouvées de chaque côté du barrage, séparées par des soldats ou des miliciens. Elles étaient là pour dire : quel que soit le camp dans lequel nous nous trouvons, nous avons tous été blessés par la guerre, et il faut que ça cesse", explique Sammy Ketz. "Il y avait toute sorte de gens, des petites gens, des gens plus aisées, et tous se retrouvaient là, certains avec des béquilles, d’autres aveugles marchant accompagnés, d’autres brûlés. Cet événement était passé quasi inaperçu à l’époque, mais il m’avait beaucoup marqué. Il y a d'autres événements violents qui m’ont marqué, mais celui qui m’a le plus touché, c’est celui-là", dit-il sans hésitation.

"Dans une guerre civile, il n’y a pas de bons et de méchants, il y a des bourreaux et des victimes. Je pense que c’était l’un des sujets de discussions récurrents avec des collègues qui arrivaient sur place et qui choisissaient le +bon camp+ ou le +mauvais camp+, mais je leur disais +il n’y a pas de bon camp et de mauvais camp. Il y a des bourreaux et des victimes dans les deux camps+. La guerre civile, c’est ça, ce sont des gens qui décident de se massacrer, de se tuer pour des raisons particulières, dans tous les camps", lance Sammy Ketz.

Cette marche, insiste le grand reporter, tranchait avec l'horreur des combats. "J’avais couvert l’invasion israélienne, la guerre de la Montagne, la guerre à Saïda, puis la guerre des camps. Un enchaînement de conflits qui opposaient des partis différents qui étaient hier ennemis et qui devenaient par la suite alliés, et vice-versa. On allait couvrir des gens qui s’affrontaient, se tuaient, se massacraient. Mais il y avait autre chose dans cette marche. Les participants à la marche venaient de différentes régions. C’est ce qui m’a frappé. Toute la guerre civile visait à diviser les gens. Et là, c’était un peu le contraire. Ces gens étaient venus dire : +regardez, nous nous sommes entre-tués, est-ce que ça valait le coup ?+", conclut Sammy Ketz.

L'année d'après, en 1988, le grand reporter recevait le Prix Albert Londres pour sa couverture du conflit au Liban. "Je pense que mon article sur cette marche a été l’un des éléments qui a le plus marqué le jury". 


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Tomàs Alcoverro, grand reporter espagnol à La Vanguardia, basé à Beyrouth :
"Malgré tout, Beyrouth, c’est ma ville"

Photo Facebook/Tomàs Alcoverro


"Je suis arrivé à Beyrouth en 1970. Jusqu’en 1975, nous n’avons pas connu de grands événements locaux, cela se passait dans d’autres pays", se souvient Tomàs Alcoverro. "Le jour où la guerre a éclaté, j’étais à la plage, dans le complexe balnéaire Acapulco. Une amie qui habitait à Aïn el-Remmané me téléphone  pour me dire que son employée de maison a vu ce qui s’est passé ce jour-là. C’est comme cela que j’ai appris que la guerre avait commencé. C’était un dimanche".

Le journaliste a été personnellement marqué par une poignée d’événements, durant la guerre, même si sa mémoire flanche un peu. "C’était en 1976 ou 1977. On avait occupé mon appartement qui se trouvait à l’époque à la rue d’Australie", dans le secteur Ouest de Beyrouth, contrôlé par les milices de gauche et leurs alliés musulmans. "C’était une famille arménienne qui avait fui le quartier de Nabaa ou de la Quarantaine, si je me souviens bien. Ce jour-là, j’étais à la messe. Je reçois un coup de fil de la part de l’ambassade d’Italie, (alors que je suis Espagnol), en me disant que mon appartement est occupé. On m’a dit de rentrer vite à Beyrouth. J’avais mes clés, mais je ne savais pas quoi faire. Devais-je frapper à la porte seul ou demander l’aide du concierge? J'ai opté pour la seconde option. C’est le concierge qui a frappé à la porte. Une Arménienne nous ouvre et me dit “oui oui, je vous reconnais, parce que nous avons vu vos photos ici", raconte le journaliste. "Ils sont restés sur place pendant une courte durée, et j’ai pu reprendre mon appartement par la suite", dit-il.

Le journaliste espagnol connaîtra une autre mésaventure dans ce même immeuble. "Un jour, j’ai entendu dire qu’on avait installé des mitrailleuses dans le bâtiment. Durant la nuit, on tirait beaucoup à partir de l’immeuble". L’invasion israélienne du Liban en 1982 a également failli venir à bout du bâtiment. "Une maison située à proximité a été détruite par l’aviation israélienne, cela m’avait secoué", se souvient Tomàs Alcoverro.

Durant tout le conflit, le journaliste espagnol raconte n’avoir jamais quitté Beyrouth-Ouest où il avait élu domicile, alors que le secteur était considéré comme plus dangereux, surtout pour les étrangers. Mais un jour d’hiver en 1975, il doit se rendre à Beyrouth-Est avec un confrère italien. "Nous sommes passés par Aley et Bhamdoun. C’est alors qu’un groupe de miliciens druzes nous ont arrêtés, s'emparant de la voiture et de nos effets personnels, même nos papiers. Nous sommes rentrés en catastrophe à Beyrouth", se souvient le journaliste.

Plus d’une dizaine d’années plus tard, en 1987, à l’époque où les enlèvements de ressortissants étrangers étaient légion, deux de ses voisins et confrères ont été kidnappés. "Dans l’immeuble où j’habite depuis une trentaine d’années, situé à côté de l’hôtel Commodore (à Hamra), j’avais comme voisins des diplomates, surtout français, des correspondants de presse espagnols et français aussi", raconte-t-il. "Un jour, un groupe terroriste a enlevé l’un de mes voisins, Roger Auque, qui était journaliste à l’époque. Il a été retenu pendant au moins un an si je me souviens bien", poursuit-il, ému. "Il n’a pas été enlevé dans l’immeuble où j’habite, mais c’était mon voisin du 3e étage", explique-t-il.


L'article sur le rapt de Roger Auque à la Une de L'Orient-Le Jour du 14 janvier 1987


Dans ce même immeuble, la même année, un autre voisin de Tomàs Alcoverro, le journaliste britanno-américain Charles Glass, a lui aussi été kidnappé. "C’était mon voisin du 5e étage", se souvient-il. Après 62 jours de captivité, il avait été relâché par ses ravisseurs. "Les terroristes ont dit qu’ils s’étaient trompés de cible", explique le journaliste. "Ces kidnappings m’ont beaucoup effrayé. À l’époque, on préférait des cibles britanniques, américaines ou françaises, parce que ces pays envoyaient beaucoup d’armes au régime irakien de Saddam Hussein, et les preneurs d’otages cherchaient à faire pression sur ces pays. Je craignais d’être enlevé évidemment, mais je savais qu’en tant qu’Espagnol, mon pays était considéré +vierge+ dans la région du Moyen-Orient", lance-t-il non sans ironie.

"J’ai passé presque toute ma vie à Beyrouth", dit celui qui travaille pour la Vanguardia depuis 1965. Ni la guerre, ni les enlèvements ne l’ont découragé. "J’ai acheté l’appartement dans lequel j’habitais à l’époque, c’était en 1986 je crois. Parce que malgré tout, Beyrouth, c’est ma ville. Beyrouth madinati", conclut-il.




Lire dans notre dossier spécial pour la 44e commémoration de la guerre libanaise :

La conflagration du 13 avril, apogée d’un long processus de crises en cascade, par Michel Touma

Pourquoi l’État n’arrive toujours pas à s’imposer 29 ans après la fin de la guerre, par Zeina Antonios

Le 13 avril 1975 dans la presse : un "dimanche noir", plusieurs récits, par Claire Grandchamps

Sur Facebook, un féru d’histoire raconte la guerre du Liban « au jour le jour », par Zeina Antonios

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Le bus de Aïn el-Remmané, véhicule de nos mémoires tourmentées, le récit de Marwan Chahine

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Menassa Antoine

Et dire que l on trouve encore certains qui s en vantent ... Le comble du culot ... C est une époque qui devrait être effacer de notre passée ... Je m en prends ce matin à toute la presse et les médias qui n ont aucune honte de ne pas cacher hélas ce qui a été horreur et tourmente sur le territoire national et trouve en plus le plaisir d étaler cette période diabolique et sanglante de notre histoire dans la presse et les médias .... Il y a des familles d oubliés qui attendent de faire leur deuil à ce jour ... Je demande pardon à nos enfants qui sont nés après la guerre de la honte ... ou même pendant ... C est ce que devrait d ailleurs entamer Celles et Ceux qui sont restés après ...

AIGLEPERçANT

Roger Auque, avant sa mort par acquis de conscience a avoué être un ESPION DU Mossad israélien.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DES SOUVENIRS HONNIS POUR TOUS LES LIBANAIS QUI SE SONT REVEILLES A MOITIE DEPUIS CAR ILS N,ONT PAS CONCRETISE LEUR ENTENTE DEFINITIVE ENCORE. LES UNS REVANT ENCORE DE MAINMISE SUR LE PAYS !

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