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La Dernière

« Gilles, c’est quand que tu es devenu grand ? »

Photo-roman

Me rapprochant dangereusement de la barre de la trentaine, j’essaie d’explorer la bobine de mon histoire pour me souvenir du jour où je me suis réveillé grand ou grandi...

04/02/2019

J’aime les questions absurdes que les enfants nous posent et qui nous indisposent. Au cours de cette après-midi pluvieuse, parmi la foultitude de questions que tu m’as posées, du haut de tes huit ans, donc en plein dans l’âge du pourquoi, c’est sans doute la seule à laquelle je n’ai su apporter de réponse. « Gilles, c’est quand que tu es devenu grand ? » De retour chez moi, sans doute aussi parce que je me rapproche dangereusement de la barre des trente ans, j’ai passé la nuit à cogiter sur cette interrogation moins puérile qu’il n’y paraît, comme j’avais l’habitude de le faire sur mes devoirs de philo l’année du bac. Quel matin me suis-je réveillé grand ou grandi ? Quand, précisément, ai-je franchi le seuil de l’âge adulte ? Je me suis pris à triturer cette question, à la retourner dans tous les sens, dans l’attente de quelque éclaircissement qu’il m’a semblé tout d’un coup possible, par un éclat d’Eurêka, de retrouver au creux des vieux albums où habite mon enfance depuis que je l’ai délogée.

Je crois que j’ai grandi

Tel un archéologue de ma propre histoire, je me suis mis à farfouiller dans les images de cette frise chronologique personnelle que ma mère, comme à son habitude, avait soigneusement répartie en « Gilles naissance », « Gilles baptême », « Gilles garderie », « Gilles premier jour d’école ». Voilà, une piste. Tout me revient, les choses s’éclaircissent. Je crois que j’ai grandi, la première fois, ce matin d’octobre 93 où, engoncé dans ce tablier strié de jaune et blanc, j’ai dû quitter mon tout petit univers qui se déroulait à l’ombre bienveillante de mes parents et d’une nounou, au raz d’un tapis, entre mes jouets, mon goûter, ma peluche kangourou Kim, mon shampoing Johnson’s jaune qui piquait les yeux, l’odeur rassurante du talc et celle de mon biberon Nido. Je faisais, alors, mon entrée en douzième. Croulant sous le poids de mes cernes chagrinés par le manque de sommeil, harnaché d’un cartable qui me faisait une carapace de tortue déboussolée par l’étendue des choses à connaître, je m’étais efforcé de lâcher la paume de ma mère. J’avais vu les larmes lui perler au bord des cils, même si elle tentait, en vain, de les maquiller avec un sourire figé. Je l’ai vue, cachée derrière un poteau, et elle m’a regardé tracer mes premiers pas vers cette classe où je m’étais appliqué à décliner mon nom, mon (id)entité, sur les étiquettes dont mes cahiers étaient ornés. J’ai grandi, en fait, en découvrant le coup dans l’estomac que provoque la séparation. Je ne possédais pas encore le vocabulaire pour le décrire, ce même sentiment de déchirement qui, une après-midi au retour de l’école, revenait me prendre aux tripes quand je découvrais ma chambre orpheline de tous mes doudous qui avaient, comme moi, visiblement grandi. « On les a donné à des enfants qui n’ont pas les moyens d’en avoir. Tu es devenu un grand garçon Gilles », m’avait expliqué ma mère qui, d’un geste ferme, avait balayé tout un pan de mon enfance.

Le corps, le cœur

J’ai grandi, dix ans plus tard, quand j’ai dû intégrer l’idée sombre que cette séparation, cette faille, cette distance, pouvaient aussi avoir lieu avec des personnes, souvent celles dont on refuse précisément de se détacher. Mon père, lui aussi, un moche matin, est parti. Quelque chose dans mon regard avait changé, je m’étais endurci. J’ai grandi en abattant, de toutes mes forces, le piédestal sur lequel on nous ordonne d’ériger nos parents. Autres désillusions : le père Noël est une ordure. Les bébés ne fleurissent pas dans des choux ou sous des ailes de cigognes. « Ton papa, il met son zizi dans le kiki de ta maman », m’avait balancé J. dans la cour de récré. Grandir, pour moi, c’était cela aussi, devoir apprendre à nouer ma cravate tout seul, me creuser des entailles sous les aisselles à vouloir me débarrasser des premiers poils encombrants, jouer au garçon, sans contrefaçons ; dompter ma voix qui poussait de tous ses décibels, découvrir seul et en cachette mon odeur, mon corps qui cherchait sa forme définitive, et toute la charge dont mon entrejambe d’homme, dans la société patriarcale et fondamentalement machiste qu’est la nôtre, m’affublait.

Je crois que j’ai grandi dans les sous-bois des profs qui m’ont éclairé, des auteurs qui m’ont nourri de leurs mots, des musiques qui ont trouvé un écho en moi et des amis qui m’ont porté de bras en bras, vers une affirmation de mes goûts et surtout de mes dégoûts. Plus grand, grandi, suis-je devenu, la première fois que j’ai dit je t’aime puis, bien des années et des coups au cœur plus tard, que j’ai réalisé qu’amour et amer ne devraient pas rimer. Que je devrais me préférer en ouvrier forcené d’un sublime chantier à deux plutôt qu’en serrurier de cœurs radins et cadenassés. Vous n’aurez plus ma peau. J’ai grandi au moment où j’ai prononcé, comme un talisman, élevé comme un bouclier protecteur, le mot non, sans avoir à le hurler. J’ai grandi le jour où j’ai finalement pardonné à ceux qui faisaient leurs dents sur mes différences dont je me bombe désormais le torse, je suis comme ça et c’est comme ça, dont j’ai compris qu’elles m’étaient une armure et pas un talon d’Achille. J’ai grandi à l’âge où j’ai décidé de me battre pour ces différences, au nom de ceux qui n’avaient pas le courage d’accepter ou brandir les leurs. À l’âge où j’ai vu puis vomi les tutelles, le manque de tolérance, l’exploitation déguisée des classes défavorisées, les guerres pour un rien, les violences que continuent à subir les femmes et les minorités, l’injustice, le mensonge, le chantage et la manipulation par le fric, la primauté de l’argent. S., petite S., aujourd’hui je te réponds. J’ai grandi, je continuerai à grandir, tant que je n’oublierai pas que devenir adulte, c’est continuer à chérir, à conserver, à préserver, à sauver aussi, peut-être, l’enfant en moi.



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