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La Dernière

Ma pâte, avant qu’elle ne soit modelée par les griffes du temps...

Photo-roman

Récit des émotions fortes que je ne soupçonnais pas, lors des retrouvailles des dix ans de ma promotion d’école...


31/12/2018

On s’était dit rendez-vous dans dix ans : c’est le titre, attendrissant quoi qu’on ne peut plus galvaudé, que les délégués de ma promotion d’école ont choisi pour annoncer nos retrouvailles, dix ans plus tard, qui avaient lieu jeudi dernier au collège. Ce soir-là, je passe prendre K., ma première meilleure amie qui l’est restée bien que l’Atlantique ait décidé de nous éloigner géographiquement. Il pleut des trombes, on hésite un peu. « Nous sommes devenus étrangers les uns pour les autres, qu’est-ce qu’on va trouver à se dire ? » pense-t-on. De bonne volonté, je lui dis que ce serait un bonne occasion de revoir tous ces visages qui ont tout de même tramé quinze ans de nos vies, boire un coup, tenter de remuer quelque nostalgie adolescente et puis prendre des nouvelles, rien que par curiosité, des uns et des autres, perdus de vue.

Ai-je tout oublié ?

« Vous accéderez au dîner par la cour de la Vierge. Mais c’était où, déjà, la cour de la Vierge ? » se demande-t-on avec K. C’est pourtant ici, sur cette cour de la Vierge que nous avions poussé ensemble, en meutes qui se faisaient et se défaisaient, occupé nos récréations à courir dans tous les sens, en sueur. Toujours se bousculant, chuchotant, se poursuivant d’un escalier à l’autre en dépit des sifflements insupportables des surveillants. L’hiver grelottant misérablement dans des souliers inondés, l’été se battant pour un stick de glace, se noircissant les genoux en grimpant aux Chênes, révisant en dernière minute, s’arrachant les cheveux jusqu’à finir chez le préfet ou à l’infirmerie, fondant en larmes sous le poids des moqueries des harcèlements avant l’heure. Ai-je tout oublié ?

Pour accéder au hall des terminales où se tiennent nos retrouvailles, le gardien nous invite à emprunter l’ascenseur, dont l’accès, dans mes souvenirs, était réservé aux enseignants qui sortaient de leurs poches un jeu de clefs, clefs des champs, et disparaissaient à bord de ce monte-charge bruyant. Je ris. L’obscurité étrange, ce soir-là, me ramène à ces matins d’hiver dont les mêmes tubes en néons, accrochés, trop haut, aux plafonds himalayens, continuent de chagriner davantage les longs couloirs. L’odeur, hélas inexplicable, peut-être un mélange de craie, de détergent et de sauge qui grimpe par les amples fenêtres, me prend aussitôt aux tripes. Toujours le même froid qui me secoue de frissons, je me prends à devenir ce petit écolier au cœur-friandise, angoissé, embarrassé, mais digne. Furieux contre lui-même de ne pas ressembler aux autres garçons de son âge qui ne réfléchissaient, qui n’agissaient qu’avec les dents, la peau et toute la cruauté insoupçonnée des gamins.

Un autre moi

Nous sommes accueillis par les trois délégués de la promotion qui reprennent sans effort leurs rôles d’organisateurs, de meneurs de troupes, d’éternels scouts que je n’ai jamais été, de preneurs de choses en main. C’est comme s’ils n’avaient jamais réellement quitté ce lieu, gardiens forcenés d’un fort où s’effritent les dernières traces d’un autre moi. Je regarde autour de moi, les salles de classes ont été permutées, je demande où est la SG2. Je retrouve ma SG2, grâce à cette même technicienne de surface, dix ans plus tard, à laquelle je balbutie une bouillie de mots tant l’émotion de la revoir me noue la gorge. Ma classe est désormais équipée d’un écran high tech, et les bancs où s’écorchaient, aux compas, nos (ran)cœurs adolescent(e) s ont été remplacées par des tables immaculées. Tour à tour, débarquent des visages dont l’évolution, me dis-je, est le seul vrai compteur du temps. Dix ans qu’on s’était pas revus, mais je les (re)connais par cœur. Je réussis encore à différencier les deux jumelles qui, comme d’ordinaire, m’étouffent de leur tendresse. L’une commence une phrase et l’autre la termine. Personne n’a vraiment changé. Ni le chanteur à la voix haute, bien frappée, qui entonne le Raise Me Up qui nous avait fait larmoyer le jour de notre grand départ. Ni les laissés à part qui ont préféré ne pas venir, traçant un trait sur ce pan de leurs vies. Ni cette bouta de mecs, moqueurs, qui reprend ses vieux réflexes, grondements feutrés qui m’exaspèrent toujours autant qu’ils me décrochent un sourire. « Ils ressortent toute la frustration de ces années », rit N.

Ni cette bande de filles, séparées par la force des choses, mais qui se cherchent du regard. Ni ce premier de promotion qui, fidèle à son altérité, égrène les succès qu’il a glanés en dix ans.

Je reconnais chacun des enfants et des adolescents qu’ils ont été, qu’ils sont encore, d’une certaine manière. On s’enlace, comme si dix ans ne s’étaient pas écoulées, on prend des selfies dans ces lieux de prohibition où le moindre portable avait pour nom codé renvoi ou mise à la porte. Dans l’une des classes transformée, pour l’occasion, en coin fumeur, « le comble », répète-t-on en chœur, je bavarde avec ceux que notre pays malade a soigneusement éparpillés sur les autoroutes de l’émigration et qui m’ont manqué. Chacun d’eux abrite des morceaux de souvenirs d’un moi lointain que je recueille et recolle précieusement. Chacun d’eux m’apporte des traces de ma pâte, avant qu’elle ne soit modelée par les griffes du temps, de ma peau avant qu’elle ne soit brûlée, de mon innocence avant qu’elle ne soit ternie par la force des choses. Ils me rappellent l’évidence de mon choix de carrière : « Tu as toujours été fait pour ça. » Chacun d’eux, des sacrées personnes, me permet surtout de réaliser que, malgré toute l’amertume que j’ai pu avoir à l’égard de cette école, c’est d’ici que je viens, c’est grâce à ici que je suis et que nous sommes ce que nous sommes… Merci.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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