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La Dernière

Il fut un temps où nous aimions l’hiver...

Photo-roman

Devant les frayeurs collectives à l’annonce de Norma et Myriam, je me demande pourquoi nous craignons tellement cette saison quand, auparavant, elle nous semblait bénie...


21/01/2019

Nous l’avons tous compris. La semaine dernière et la précédente, il a fait tempête. Il aura suffi qu’on les murmure, comme un anathème, Norma puis Myriam, « les tempêtes les plus fortes de la décennie, du siècle, du millénaire », à coups de nouvelles, de SMS envoyés en vrac, aussi alarmants qu’alarmistes, que le ciel se mette à frémir, même si légèrement, pour que le pays en entier compte les minutes, impavide, impuissant, immobile, avant de mourir de froid ou avalé par le déluge. Peuple à la fibre un rien tragédienne, on a même pensé à un complot des dieux, une malédiction des cieux qui n’auraient trouvé d’autre tactique que celle des tirs de grêle pour se venger de nous. « I hope you’re safe », m’a envoyé L., qui habite dans un pays où l’on appelle pourtant ça l’hiver dans ce qu’il a de plus banal, de plus bancal. J’ai ri.

Poudroiement

Or, il aurait mieux convenu, plutôt que de jeter la pierre à Norma, Myriam, aux femmes comme d’ordinaire, de braquer nos regards en colère sur les véritables coupables, nos dirigeants, dont les dérisoires tempêtes dans des verres d’eau auxquelles ils semblent sans cesse distraits ont lâché la bride à tout ce ramdam. C’est entre autres raisons à cause d’eux, nos élus, de leur absence, de leur silence, que Silvio Chiha s’est autorisé, sans que nul ne le reprenne, à exhiber ses talents de wakeboard sur les vagues insalubres d’une autoroute inondée, alors qu’à quelques kilomètres seulement, des centaines de gens perdaient leurs maisons de fortune aux mains maladroites de la pluie. C’est à cause d’eux, de nos infrastructures branlantes dont ils sont censés pourtant être responsables, c’est à cause d’eux et seulement eux, que nous craignons désormais l’eau et le froid. Je me souviens pourtant qu’il fut un temps, pas si lointain que cela, où l’on espérait, depuis nos bancs de classe qui saluaient le mont Sannine, que l’hiver décharge lentement son poudroiement blanc et qu’il se prolonge un peu. On me raconte que même au plus fort de notre guerre, cette saison nous semblait bénie, tant son silence de coton nous faisait oublier l’inquiétude. Sous la neige, on baissait la garde. Cette période, encore au creux du ventre de ma mère, je l’ai passée dans un village de montagne où ma famille avait fui les bombardements.

Un bonheur de rien

Étrangement, en parcourant les photos de cette époque (comment avions-nous d’ailleurs la tête à faire des photos ?...), en feuilletant les images de cette maison d’été improvisée, où il faisait tout drôle de se retrouver en hiver, je vois des sourires, oui, des sourires. On riait au nez de nos malheurs. On s’arrangeait du mieux qu’on pouvait pour être heureux. Là-haut, dans ce fief transi par la neige, les nouvelles radiophoniques ne nous arrivaient qu’en pointillé. Le vent, au gré de son sifflement ouaté, susurrait des histoires qu’on racontait aux enfants, autour d’un feu où se fendillaient des châtaignes que les hommes avaient pu se procurer en rentrant de la ville. On faisait fondre du chocolat sur les réchauds à pétrole qui servaient aussi à faire sécher le peu de vêtements qu’on recyclait tous les jours. Sur les vitres embuées, les enfants figeaient à grands traits leurs rêves puérils que les parents n’osaient contrarier. « Demain, ça s’arrangera, inchallah », on répétait. Les écoles avaient fermé leurs portes, on croyait que c’était les vacances. Le fuel se vendait à prix d’or, l’eau ne se crachouillait qu’épisodiquement dans nos robinets, les rayonnages des petites supérettes se vidaient à vue d’œil, mais c’était tout de même les vacances. Le courant électrique, quand celui-ci nous parvenait, permettait à peine d’allumer une ou deux ampoules qui finissaient cramées à force d’allers-retours, mais on en profitait pour inventer des jeux dans le noir. Les adultes allaient danser et boire, sans doute pour oublier. Le soleil revenu, on s’aventurait librement, sans crainte ni menace, à jouer dans les arbres dont les ramures crispées ressemblaient aux mains des sorcières des contes dont nous étions privés. On découvrait, pour beaucoup d’entre nous, la neige, cette substance occulte qui se modelait en des bonhommes et autres créatures de montagne que je n’ai plus jamais revus. En repassant sur ces images, je ressens étrangement une nostalgie. Je vois aussi, surtout, par-delà le désastre autour que je connais trop bien sans l’avoir réellement vécu, quelque chose qui ressemblait au bonheur.

Alors que je rédige ces lignes, des rayons de soleil cognent ma fenêtre. Demain, on regrettera déjà Myriam et Norma…


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Isabelle jourdan

Très beau texte plein de subtilité.

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