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La Dernière

« Mais il y a toute ma vie là-dedans ! »

Photo-roman

La fin d’une histoire qui aura duré huit ans, avec mon ordinateur portable...


14/01/2019

… Au bout du fil, ma voix déstabilisée, chancelante, quand l’employé de cette compagnie informatique m’annonçait que mon ordinateur portable est « irrécupérable » et qu’il fallait impérativement le remplacer « car, dans le cas échéant, il pourrait crasher d’une minute à l’autre ». Depuis un moment, au bout de huit ans de bons et loyaux services, mon pauvre Mac feignait des AVC à chaque fois que j’enclenchais plus de deux actions à la fois, exhalant un râle vibrionnant, me brandissant cette effroyable roue aux couleurs d’arc-en-ciel qui me signifie son essoufflement, « ménage-moi », je l’entends presque supplier, et menaçant, au passage, tous mes textes au stade embryonnaire.

N’étant pourtant pas d’un tempérament à m’attacher aux choses matérielles de cette vie, j’ai été pris d’une angoisse, l’impression de devoir me séparer d’un fidèle compagnon si j’ose dire, en allant récupérer ce vieil appareil dont il me fallait impérativement, donc, sauver la mémoire, avant sa mise en sommeil.


Toute ma mémoire
Sur le trajet du retour, je conduis comme sur des œufs craignant la moindre secousse qui pourrait coûter la vie à mon Mac. Une fois arrivé au bureau, la pomme croquée se remet à clignoter alors que je soulève prudemment l’écran. Il respire encore. Soulagement. Instinctivement, je m’interroge sur les gens du passé, je me demande comment ils faisaient avant l’invention de ces capsules censées préserver nos souvenirs. Je pense à la famille de ma mère dont l’intégralité des siens, imprimés sur du papier glacé, dispersés dans des boîtes en cartons, avait cramé, du jour au lendemain, dans un piètre éclat d’obus. Ils avaient perdu la mémoire. À défaut d’enveloppes, de cartons, d’albums et j’en passe, toute ma mémoire somnole au creux des 13 pouces métalliques de mon ordinateur. Tant et si bien que par paresse, j’autorise la mienne de mémoire d’oublier certaines choses, persuadé que celle de mon ordinateur se chargera de conserver ces visages, ces mots, ces moments, ces dossiers que je dois maintenant absolument back uper. À chaque fois que l’un de ces fichiers migre successfully vers le disque dur auquel mon Mac s’arrime comme à un respirateur artificiel, à mesure que le barre indiquant le pourcentage de mégabytes transférés gonfle, je soupire de soulagement.


Des mots et des visages
S’affichent alors, sur l’écran, les bouilles ensoleillés d’amis, les vrais, les irremplaçables, les irrémédiables. Les rares dont je peux dire qu’ils ont changé ma vie, avec cette certitude étrange que sans eux, je n’aurais simplement pas été le même. Je regarde tendrement ces fondamentaux, ces colonnes vertébrales, ces épaules sur lesquelles j’ai posé ma tête, ces relations qui ont irradié et mûri, malgré le temps et la distance, et les autres, fantômes perdus ou éjectés en route. Bon débarras. Cette période partagée avec eux me semble aujourd’hui si lointaine qu’elle aurait pu appartenir à la vie de quelqu’un d’autre. Me reviennent ces images d’anniversaires, de Noëls, de voyages, de fiches de révisions pour un examen de télécoms, de la remise d’un diplôme jeté aux orties, de l’arrivée de mon chat qui a chamboulé mon quotidien, de captures sur écran de conversations amères mais que j’estime désormais dérisoires et toxiques, de la famille qui a pris de l’âge. Des photos d’explosions, de manifestations brimées, de politiciens Polichinelles, d’une mer hélas impraticable aujourd’hui, de vieilles bâtisses réduites à de la poussière, de voitures qui culbutent sous des ponts ou dans les pluies diluviennes, qu’est-ce qu’on est pas amenés à vivre dans ce pays.

En fond d’écran, ces paroles de Johnny Thunders, You can’t put your arms around a memory, que je ne voyais presque plus. Cette galerie de photos ne m’a jamais semblé aussi précieuse. Elle contient toute sorte de détails et d’anecdotes, la caverne de mes espoirs, mes questions, mes blessures, mes déceptions et autant de plumes que j’y ai laissées. Mes guérisons aussi. Tout le chantier du moi que je suis aujourd’hui. Je retrace l’historique de nuits passées sur Skype, du cinéma, de la lecture et de la musique qui m’a formé. Je scrute aussi mon clavier comme je ne l’avais jamais fait auparavant, là où mon humble littérature a choisi son territoire. Il connaît tous mes tocs. À combien de reprises les mots Beyrouth, guerre, nostalgie, enfance, artiste, résistance, espoir ? La lettre j s’est effacée. J’écris beaucoup trop à la première personne. J’observe ces touches qui, souvent, patientent anxieusement, lorsque s’élève la menace d’une page blanche. Je me remémore ces moments où tout paraît bloqué, mon dos est tendu, mes paumes sont vides. Je revois mon café qui refroidit, la pile de cendres qui se bombe à côté de moi, les appels frénétiques du journal à cause de mes retards. J’observe ces touches qui n’attendent plus que mes doigts le frappent, puis vient cette impulsion qui me donne envie d’inventer, de hurler, de m’indigner, d’encenser ou de critiquer. Bref de composer et faire mon métier. Cette impulsion qui me conduit chaque matin devant un fichier Word dont la sauvegarde ne tarde pas à se transformer en obsession. Je relis mes propres mots, ma seule arme, mon seul outil, ces minuscules débuts, ces bribes de phrases arrachées au silence, ces expositions, ces concerts, ces belles rencontres, leurs portraits croqués à grands traits, les pages tramées de photo-roman, et les autres bâillonnées d’histoires qui retardent le jour où j’accepterais de les raconter. Ce texte est sans doute l’un des derniers, peut-être le dernier, que je rédige à partir de ce MacBook de 13 pouces datant de 2011. C’est peut-être un détail pour vous. Mais, pour moi, une page Word vient de se tourner…


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Tina Chamoun

Une page Word se tourne, une autre s'ouvre nous embarquant avec plaisir à chaque fois renouvelé vers votre merveilleux world.

Sarkis Serge Tateossian

Merveilleuse lecture et du plusieurs fois vécu.

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