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La Dernière

« On est au Liban, pas au pays de Candy ! »

Photo-roman

En regardant les images terribles de Georges Zreik, je pense à tous les exploités de notre système dont il est devenu, en l’ignorant, le sigle et le porte-parole.

18/02/2019

Désormais, la condition socio-économique libanaise, la situation, comme on aime à l’appeler ici, n’aura plus pour moi qu’un seul visage, qu’un seul nom : celui de Georges Zreik. Avant que les médias ne s’emparent de la nouvelle, et pas assez à mon avis, j’ai d’abord vu cette photo, renversante de tendresse, où sa toute petite fille lui tamponne un baiser sur la joue. Il avait l’air de se faire mal avec son propre sourire feint. Je ne saurais hélas l’expliquer, mais en regardant de plus près, le fond de ses yeux abritait déjà quelque chose de cramé. Les vautours de la corruption, grondant et ronronnant, semblaient rôder autour de son visage exténué par les factures impayées, les dures fins de mois et les deux bouts impossibles à joindre. Cette allure que je reconnais par cœur pour l’avoir tant côtoyée, cette posture d’exploité par un système qui ne cesse de gonfler les poches des riches en crevassant celles des plus pauvres.

Paumes vides
Quelques minutes plus tard, au détour d’un clic sur les réseaux sociaux où je me suis empressé d’aller faire un tour, les images de l’immolation de Georges Zreik dans la cour de cette école du Koura qui, s’il faut se fier à la version de la famille du défunt, s’apprêtait à mettre à la porte ses enfants dont il ne parvenait plus à payer les scolarités, m’ont fait flamber les yeux (et le cœur). Le long de mon fil Facebook, j’ai lu tant de mes amis virtuels jeter la pierre au « psychopathe » qui avait filmé la scène de sang-froid. Étrangement, j’estime nécessaire le geste – pourtant impardonnable – de cette personne qui m’a fait penser aux boîtes de cigarettes vendues en Europe où l’on estampille des photos de poumons troués et de gorges entubées. On ne comprend l’ampleur d’un drame, d’une situation alarmante, qu’en y brusquant nos yeux longtemps enserrés dans les œillères du déni. J’observe donc intensément le corps de Zreik qui se carbonise sans que personne ne vienne à sa rescousse, ce squelette de héros dévoré par les flammes. Il n’est plus à genoux. Il tend ses paumes vides aux cieux qui lui faisaient le gros dos. Il n’a plus rien à perdre. Sinon cette impuissance qui continue à le consumer, par-delà le feu qui s’empare de lui, tout entier. J’étouffe et me demande : combien faut-il avoir perdu espoir en l’homme et en cette époque pour en arriver là ? Ne trouvant pas le sommeil, hanté par le regard brûlé de Zreik, par la figure (jusqu’alors) innocente de sa fillette, je ne peux que penser à ceux et celles dont cet inconnu soudain hyperconnu était devenu le symbole.


Consciences flambées
Je pense à ce père de famille qu’un soir où j’accompagnais une proche dans un hôpital de Beyrouth, j’ai croisé aux urgences. Avec le peu de forces et de dignité qu’il lui restait, il suppliait les résidents de s’occuper de sa fille qui souffrait d’une forte infection. Ne possédant aucune assurance santé, ils avaient été contraints de la refuser. « Mais où vis-tu Gilles ? On est au Liban, pas dans le pays de Candy ! » m’avait répondu un ami médecin que j’avais appelé sur le coup, fou de rage. Je pense à Fatmé, forcée à enchaîner deux bus et un taxi-service depuis Bhamdoun, en dépit de son âge avancé et de ses problèmes cardiovasculaires, pour venir faire des ménages, et contre laquelle on peste si un vase en argent est rangé de travers, parce qu’aucune pension de retraitée ne l’attend. Je pense à Roukoz qui doit sans doute continuer à se lever avant l’aube et conduire des enfants cruels qui lui collent des chewing-gums dans les cheveux et le traitent comme un sous-fifre, seulement afin de pouvoir assurer les études des siens, pour ne « pas qu’ils finissent comme moi », nous disait-il.

Je pense à Alia, cette esthéticienne qui s’agenouille aux pieds des caprices de ces bourgeoises qui la toisent et lui brandissent au nez leurs semelles griffées. Alia dont le maigre salaire suffit à peine pour couvrir les frais de santé d’un père handicapé par un obus. Je pense à cette mère de famille que notre système judiciaire absurde a privée de ses enfants, quand bien même c’est son mari qui la brutalisait. En cours de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth, je me souviens qu’on nous avait raconté que l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi en 2010 avait conduit, entre autres, à la chute du président tunisien. Alors que je me retourne dans mes draps, cherchant le sommeil dans l’obscurité de notre époque, je ne peux m’empêcher d’espérer que le feu induit du Libanais mettra au moins le feu à nos administrations voraces, sinon fera flamber nos consciences mises en sourdine. J’ose espérer que la mort tragique de Georges Zreik conduira aux prémices d’un printemps libanais. Parce que jusque-là, je n’en vois que l’hiver…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Sarkis Serge Tateossian

Le drame Georges Zreik doit nous faire reflechir, et changer nos comportements.
Cela résume avec précision notre situation actuelle.

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