Les relations entre Israël et les pays du Golfe mijotent à feu doux

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu reçu, le 26 novembre 2018, par le sultan Qabous à Oman. Official Twitter/AFP photo

Rétrospective monde 2018

Les officiels israéliens, mais aussi des sportifs, ont multiplié les déplacements dans la région, avec des visites à Oman, aux Émirats, au Qatar et à Bahreïn.

05/01/2019
L’ennemi de mon ennemi est mon ami. Ce principe peut devenir fort embarrassant quand cet ami est Israël, ennemi de l’Iran, bête noire des monarchies du Golfe. Toutefois, 2018 a vu ce tabou commencer à légèrement se briser alors que les relations entre l’État hébreu – qui a célébré cette année le 70e anniversaire de sa création – et certains pays arabes se réchauffent tout en sortant de la clandestinité : certains pays n’hésitent plus à afficher publiquement leurs contacts avec des officiels israéliens.

Ainsi, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a entamé une offensive de charme sans précédent vers l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Oman, Bahreïn, mais aussi le Soudan, qui se dirigent vers une normalisation timide avec l’État hébreu. M. Netanyahu, qui considère l’Iran comme la principale menace pour la sécurité d’Israël, promeut l’idée qu’une nouvelle convergence entre son pays et les États du Golfe pourrait mener à un rapprochement diplomatique régional plus favorable à l’État hébreu.


« Nous devons comprendre cela »

L’événement de l’année le plus symbolique reste la visite à Oman de Benjamin Netanyahu, qui s’est rendu à Mascate fin octobre pour y rencontrer le sultan Qabous. Cette visite, à laquelle ont également participé sa femme Sara, le chef du Mossad Yossi Cohen et le conseiller à la Sécurité nationale Meir Ben-Shabbat, a été un véritable « moment historique », selon M. Netanyahu. Il s’agissait du premier déplacement d’un officiel israélien à Oman depuis 1996. C’est « un pas important dans la mise en œuvre de la politique du Premier ministre Netanyahu visant à approfondir les relations avec les pays de la région en se servant des avantages d’Israël dans les domaines de la sécurité, de la technologie et dans le secteur économique », ont également déclaré les services de M. Netanyahu dans un communiqué.

Pour sa part, le sultanat d’Oman a estimé que le temps était venu d’accepter Israël comme une puissance du Moyen-Orient. « Israël est un État présent dans la région, nous devons comprendre cela », a ainsi déclaré Youssouf ben Alaoui ben Abdoullah, ministre en charge des Affaires étrangères. « Le monde reconnaît cet état de fait. Il est peut-être temps de traiter Israël comme n’importe quel autre État, et qu’il assume les mêmes obligations », a-t-il ajouté lors d’un sommet consacré à la sécurité et organisé à Bahreïn, au lendemain de la visite du Premier ministre israélien à Mascate. Le ministre bahreïni des Affaires étrangères Khalid ben Ahmad al-Khalifa a approuvé la position de son homologue omanais.

Simultanément à la visite du Premier ministre israélien au sultanat d’Oman, le journal israélien Yediot Aharonot annonçait que des pourparlers se poursuivraient en coulisses entre Tel-Aviv et Manama pour normaliser leurs relations. Selon le Yediot Aharonot, ces pourparlers visaient à rendre le terrain propice à la visite de Benjamin Netanyahu à Bahreïn.

En juin dernier, une source officielle du royaume avait affirmé à i24NEWS que « Bahreïn ne considère pas Israël comme un ennemi », assurant que son pays deviendrait sans doute le premier État du Golfe à établir des liens diplomatiques officiels avec l’État hébreu. D’ailleurs, Bahreïn a explicitement soutenu Israël face à l’Iran en mai dernier, suite aux confrontations militaires entre l’État hébreu et la République islamique en Syrie. « Tant que l’Iran perturbe le statu quo dans la région et considère qu’il peut attaquer à sa guise les autres pays avec ses troupes et ses missiles, tout pays de la région, y compris Israël, a le droit de se défendre en détruisant les sources du danger », a ainsi déclaré le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn, sur son compte Twitter. C’est la première fois qu’un haut responsable des pays arabes du Golfe fait une déclaration aussi favorable à Israël.

En attendant, les officiels israéliens ont multiplié cette année les déplacements dans la région : en octobre, la ministre israélienne de la Culture et des Sport, Miri Regev, était à Abou Dhabi pour les championnats de judo. Grande première, le Hatikva, l’hymne national israélien, a été joué pour la remise de la médaille d’or au judoka israélien Sagi Muki. Miri Regev a ensuite publié une vidéo d’elle dans la mosquée Cheikh Zayed à Abou Dhabi, indiquant qu’elle marquait la « première visite d’un ministre israélien » en ce lieu. Le ballet des officiels israéliens s’est poursuivi avec la présence du ministre des Communications Ayoub Kara à Dubaï pour une conférence internationale sur la cybersécurité. « La paix et la sécurité, accompagnées de progrès économiques et scientifiques, sont la garantie pour l’avenir de nos générations futures », a déclaré Ayoub Kara, un druze, dans un discours en arabe lors de cette conférence.

En outre, des athlètes israéliens, dont un soldat, ont participé aux championnats du monde de gymnastique artistique 2018, qui se sont déroulés à Doha, au Qatar.


Stabilité

Quant aux relations entre Israël et l’Arabie saoudite, elles sont plus complexes. En effet, Riyad semble plus hésitant à sortir du placard de peur de perdre sa place comme leader du monde arabo-musulman, concernant notamment la défense de la cause palestinienne, soutenue avec virulence par l’Iran qui prône la destruction de l’État hébreu. L’étroite coopération entre Israël et l’Arabie saoudite dans le domaine du renseignement et des technologies militaires est un secret de polichinelle. Plusieurs rencontres non officielles auraient eu lieu dans les années précédentes entre des personnalités militaires et diplomatiques des deux pays. Mais l’État hébreu tente de rendre cette relation publique, en vain.

Des signaux différents ont été toutefois entendus cette année, de la part de Mohammad ben Salmane, rappelé cependant à l’ordre par son père, le roi Salmane : dans un entretien publié en avril par la revue américaine The Atlantic, le prince héritier d’Arabie saoudite affirme qu’Israël a « droit » à un territoire, et qu’il ne voit « aucune objection » religieuse à l’existence de cet État.

Le flirt entre le dirigeant saoudien et le Premier ministre israélien s’est poursuivi récemment, après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul. Israël a volé au secours de Mohammad ben Salmane, sous pression de toutes parts. Dans ses premières déclarations publiques sur l’affaire Khashoggi, Benjamin Netanyahu a déclaré que si le meurtre était « atroce », « il est très important pour la stabilité de la région et du monde que l’Arabie saoudite reste stable ».


Le survol par El Al

Outre les volets sécuritaire et diplomatique, les relations économiques entre Israël et ses voisins arabes se sont considérablement réchauffées en 2018.

Le 7 novembre, Yisrael Katz, ministre israélien des Transports et des Renseignements, a présenté à Oman un projet de chemin de fer reliant son pays et la Méditerranée aux pays du Golfe en passant par l’Arabie saoudite. La ligne ferroviaire, appelée la « voie de la paix », partirait de Haïfa, traverserait la Jordanie, puis emprunterait des lignes existantes vers le Golfe.

En mars, la compagnie publique indienne Air India a annoncé qu’elle était désormais autorisée à utiliser l’espace aérien saoudien pour des vols vers Tel-Aviv, un développement majeur mettant fin à l’interdiction depuis des décennies par Riyad de son espace aérien pour des vols vers Israël. Toutefois, les vols d’El Al, le transporteur national israélien, n’y sont pas autorisés.

En décembre, le Premier ministre israélien a annoncé que le sultanat d’Oman et le Soudan étaient prêts à laisser les avions civils israéliens utiliser leur espace aérien, présentant cette décision comme de nouveaux signes d’une « normalisation » des relations entre Israël et les pays arabes. « Quand j’étais à Oman, j’ai parlé avec le sultan Qabous qui m’a dit qu’El Al pourrait survoler Oman », a déclaré M. Netanyahu. Une telle autorisation de la part d’Oman semble d’un intérêt pratique limité pour les appareils israéliens, en particulier pour les vols à destination de l’Asie, faute de permission de survol de l’Arabie saoudite.

Plus intéressante pour Israël est l’autorisation de survoler le Soudan, pour les avions israéliens en route vers l’Amérique du Sud. Des avions israéliens « peuvent déjà survoler l’Égypte et le Tchad. Désormais, nous pouvons également survoler cette partie du Soudan », a souligné M. Netanyahu, précisant que l’ouverture de cette nouvelle voie aérienne avait été facilitée suite à des discussions menées, fin novembre, avec le président du Tchad Idriss Déby. Il s’agissait de la première visite d’un chef d’État tchadien dans ce pays, après plus de quatre décennies de rupture des relations diplomatiques, initiée à cette époque suite aux pressions des pays arabes après les guerres de 1967 et 1973.


(Lire aussi : « Israël revient en Afrique et l’Afrique revient en Israël »)


Les limites

Une normalisation des relations d’Israël avec ses voisins sunnites a cependant ses limites. Malgré le fait que la question palestinienne n’est plus aujourd’hui la priorité, ni même au centre des préoccupations des monarchies du Golfe, les opinions publiques arabes demeurent anti-israéliennes. Du coup, les dirigeants arabes exigent toujours une résolution du conflit israélo-palestinien avant tout rapprochement. Les Arabes sont d’ailleurs très clairs sur le sujet et exigent l’application de l’initiative arabe de paix adoptée en 2002 lors du sommet de Beyrouth, sous l’impulsion de Riyad. Le texte propose à Israël de normaliser ses relations avec l’ensemble des pays arabes en mettant fin à l’occupation des territoires occupés en juin 1967. Or depuis, les discussions entre Palestiniens et Israéliens sont au point mort.

Après les signaux positifs venus de MBS sur Israël, l’entourage du roi Salmane a désavoué le prince héritier, rappelant que le royaume soutient toujours la cause palestinienne, qui reste une question-clé. « En Arabie saoudite, c’est le roi qui décide sur ce sujet, maintenant, et non le prince héritier, a confié un diplomate arabe de haut niveau à Reuters en juillet dernier. L’erreur des États-Unis a été de penser qu’un pays seul pourrait forcer les autres à céder. Mais il ne s’agit pas de pression. Aucun dirigeant arabe ne peut faire de concessions sur Jérusalem ou la Palestine. »

Dans ce contexte, l’homme d’affaires émirati Khalaf al-Habtoor a publié en mai, dans le quotidien israélien Haaretz, un éditorial appelant Israéliens et Palestiniens à faire la paix, et ce pour l’intérêt des deux peuples. « Israël n’ira nulle part et nous, dans le monde arabe, devons en prendre conscience. Cela signifie offrir la prospérité, la sécurité et l’amitié aux Israéliens ; tout ce qu’Israël doit faire, c’est vaincre ses préjugés et donner aux Palestiniens leurs droits », affirme-t-il.


Lire aussi

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