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Idées

Les chrétiens libanais entre unité de la base et divisions au sommet

Réconciliation de Bkerké
01/12/2018

La « réconciliation » survenue au siège patriarcal de Bkerké le 14 novembre dernier entre le chef des Marada, Sleiman Frangié, et Samir Geagea, patron des Forces libanaises (FL), a fait couler autant d’encre et de paroles que de larmes et de sang versés naguère lors de leur rupture violente et meurtrière.

Certains considèrent que c’est là le funeste destin du leadership de la communauté maronite, enchaîné au rocher de Sisyphe de la discorde et de la réconciliation. D’autres supputent que les maronites n’échappent pas à leur généalogie ancrée dans des structures sociales tribales et claniques fondées sur la conflictualité et la violence, dans un environnement arabo-levantin reproduisant à l’infini ces pratiques sociales. Sans compter la sempiternelle « théorie du complot » visant à identifier une manipulation occulte et étrangère qui s’empare d’un corps sain pour le fractionner.

Cependant, en parallèle à la guerre des chefs, la société chrétienne, à l’origine elle-même hétéroclite et scindée en communautés confessionnelles, évolue depuis plus de quatre décennies dans une dynamique sociétale unitaire et homogénéisante.


Union du sociétal

Actuellement et depuis un certain temps déjà, on dit « la » communauté chrétienne pour désigner l’ensemble des confessions concernées et pour signifier, d’une part, leur recul démographique et, d’autre part, l’affaiblissement de leur participation dans les institutions publiques. Cependant, cette dénomination peut aussi être sujette à une lecture au second degré : le fait est que l’ensemble des communautés chrétiennes sont parvenues à une plus grande intégration interne sur les plans culturel, social et des valeurs, ce qui a eu pour conséquence une plus grande homogénéité.

Les causes de cette homogénéisation sociétale sont multiples. Cependant, celles qu’il faut retenir au premier chef sont le fait d’institutions et d’organismes (écoles, organismes scouts, jeunesse étudiante chrétienne, etc.) qui – conjugués au rapport historique entretenu avec la culture européenne, surtout francophone – ont joué un rôle essentiel dans la fabrication d’un projet de construction sociale identique pour l’ensemble des communautés chrétiennes.

Au cours des années de guerre et de la mise en place d’une zone qui sera dénommée « chrétienne », aussi bien par ses protagonistes que par ses détracteurs, ce projet sera attisé par le regroupement des communautés dans un espace précis où fonctionnaient cinq ou six institutions scolaires et des institutions universitaires comprenant la très grande majorité des élèves et des étudiants de ladite « zone chrétienne ». Fonctionnant à plein régime pendant les quinze ans de guerre, ces « machines à intégrer » ont fini par produire une « société des chrétiens libanais ». Mais il en allait différemment de leur leadership politique.


Fractures du politique

Il faut distinguer d’abord deux sortes de divisions sur le plan politique : l’une, salutaire et souhaitable pour le fonctionnement de la démocratie de concordance entre les communautés ; et l’autre, violemment conflictuelle, sanglante, laissant des stigmates durables que seul le temps pouvait contribuer à effacer.

Le système de la démocratie libanaise ne peut fonctionner « normalement », c’est à dire sans ingérences extérieures et surtout « à travers » la division politique des leaders des communautés (chefs de parti ou zaïms familiaux). Cette division fonctionne sur la rivalité et la concurrence dans le cadre légal des élections municipales et parlementaires, avec les abus, les transgressions et les pratiques illégales que l’on connaît. Ainsi, jusqu’à la veille de la guerre en 1975, les communautés chrétiennes étaient polarisées politiquement autour de formations politiques et d’un leadership maronite, comme celui qui opposait Béchara el-Khoury (le Destour) à Émile Eddé (le Bloc national), et plus tard le Helf (l’Alliance) au Nahj (l’Axe). Le Helf a groupé les trois leaders maronites les plus importants de l’époque (Chamoun, Gemayyel et R. Eddé), mais sans les autres, membres d’autres formations ou indépendants, tandis que le Nahj, patronné par le président Chehab, et l’armée comprenait ce que la terminologie politique de l’époque dénommait les « leaders de second rang », surtout au sein du terreau chrétien maronite.

La logique militaire de la guerre à partir de 1975, au lieu de calmer l’antagonisme endémique du leadership partisan en milieu chrétien/maronite, l’a exacerbé, fracturé et finalement disloqué en entités miliciennes violentes et meurtrières.

Deux mobiles apparents peuvent expliquer ces déchirures : le premier est d’ordre éminemment politique, relevant des alliances que devait contracter le « camp chrétien » : c’est notamment le cas dans la discorde entre le parti Kataëb et l’ancien président Frangié, qui aboutira au meurtre de la famille de ce dernier en juin 1978. Quant au second, il était imposé par la conduite de la guerre et des opérations militaires, comme lors de la mise en œuvre, dans la violence meurtrière, du slogan : « Unification du fusil et du commandement du camp chrétien » qui se traduira par l’assaut des Kataëb contre le Parti national libéral en juillet 1980.

Dès lors, l’observateur « objectif » de notre histoire contemporaine ne peut que constater ce paradoxe quasi surréel dans les attitudes et les pratiques des leaders maronites : au moment où le leadership des communautés chrétiennes a besoin d’un minimum de solidarité et d’une vision politique un tant soit peu unifiée, les rivalités politiques s’exacerbent de manière telle qu’elles deviennent sanglantes jusqu’à un point de non-retour. Et ce processus union/désunion/dislocation allait se poursuivre après Taëf : au moment où les députés libanais concluaient cet accord en 1989, la polarisation antagoniste entre Michel Aoun, ancien commandant en chef de l’armée et ancien président du Conseil des ministres, et Samir Geagea et sa milice des FL se traduisait par des combats acharnés au cœur des zones chrétiennes.

Les années 1990 allaient reléguer le leadership maronite dans trois camps principaux : deux camps dans l’opposition au régime issu de l’accord de Taëf, et un leadership loyaliste (celui de Zghorta au Liban-Nord), en phase avec son allié syrien. Le camp de l’opposition a revêtu deux formes : une opposition « institutionnelle » et une opposition « radicale ». La première est représentée principalement par le Rassemblement de Kornet Chehwan et comprenait la plupart des leaders chrétiens restés au Liban. Quant à l’opposition radicale dont la figure de proue était le Courant patriotique libre (CPL) du général Aoun, elle comptait aussi les FL et se trouvait soit en exil (M. Aoun), soit en prison (S. Geagea).


Règle implacable

Cependant, ces deux formes d’opposition organisée s’enracinaient dans une base populaire commune, celle de catégories sociales qui avaient accumulé de profonds sentiments de découragement. Car, à la frustration politique, s’ajoutait une dégradation continuelle de leurs conditions de vie.

Que les chrétiens aient pu caresser les espoirs les plus insensés pouvait se comprendre puisqu’ils avaient, pour une fois, testé l’expérience d’une remarquable unité – celle de leurs rangs, d’abord, puis celle des autres communautés alliées – au cours de la fameuse manifestation du 14 mars 2005, en réaction à l’assassinat de Rafic Hariri. Comment auraient-ils pu douter, alors qu’ils assistaient au retrait des derniers soldats syriens du Liban le 26 avril 2005, en application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU, après vingt-neuf ans de présence militaire sur le sol libanais ? Comment n’auraient-ils pas pu croire qu’un réajustement des équilibres avec les autres communautés devenait possible, après le retour (d’exil ou de prison) sur la scène politique de leurs leaders radicaux, M. Aoun et S. Geagea ?

Pourtant, à mesure que l’échéance électorale du printemps 2005 approchait, les chrétiens commençaient à se demander si ces quatre-vingt-dix jours n’avaient pas été un mirage ! « Le chrétien de base » découvrait d’abord que les antagonismes et les attitudes hostiles entre leaders et zaïms chrétiens, tus durant la présence syrienne, refaisaient surface, tantôt sous le couvert de la multiplicité des opinions, tantôt sous celui d’une logique de « transparence ».

De plus, il n’avait pu que constater que l’idéal d’une direction unique pour la société chrétienne était en train de disparaître au cours des négociations sur la formation des listes électorales. Celles-ci tournaient autour des quatre pôles politico-communautaires : le mouvement du Futur de Hariri, le mouvement Amal de Nabih Berry, le Hezbollah de Hassan Nasrallah et le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt. Les chrétiens retenus sur les listes appartenaient aux FL et au Rassemblement de Kornet Chehwan, présents dans le « mouvement du 14 Mars ». Cependant, le CPL de M. Aoun – lui aussi actif dans ce mouvement –, s’étant considéré exclu de ces alliances, a mené la bataille électorale en s’alliant avec des figures chrétiennes prosyriennes proches du président Émile Lahoud. L’opposition du 14 Mars était ainsi brisée. Plus tard, M. Aoun devait réduire son isolement en signant un texte d’entente avec le Hezbollah. Ainsi, voici qu’était revenu le temps des fractures et de la discorde !

Le « mirage » de la rencontre et de la concordance a miroité à nouveau après l’accord de Meerab entre le CPL et les FL avant les législatives de 2018, avant de tomber en ruine juste après les résultats. À présent, ce même « chrétien de base » observe, à la fois dubitatif et réjoui, la réconciliation de Bkerké entre Marada et FL, entre S. Frangié et S. Geagea. Il note l’absence de triomphalisme et de tapage médiatique, et remarque qu’elle se fait dans le bon sens, la relativité et la modestie. Les leaders chrétiens/maronites ne pouvaient ignorer à l’infini la « demande de leur base » : dont acte, au moins formellement !

Il existe une règle implacable chez les sociologues et les démographes, celle d’après laquelle « à mesure qu’un groupe social diminue en nombre, il est fort probable qu’il se renforce en solidarité ». Appliqué au cas libanais, cela signifie l’exigence d’une forte prise de conscience, par le leadership chrétien/maronite, des intérêts fondamentaux de ces communautés et, par là, du caractère vain de leurs antagonismes politiques.

par Melhem Chaoul

Sociologue, ancien directeur de l’Institut des sciences sociales de l’Université libanaise


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COURBAN Antoine

Il est vrai que les différents groupes dits chrétiens, en dépit de leurs rivalités séculaires, de leurs inimitiés, de leurs sempiternelles querelles de légitimité historique etc .... connaissent effectivement un mouvement centripète, non pas d’homogénéisation en quoi que ce soit, mais de pacification. Et c'est tant mieux.
Les divisions centrifuges qui les opposent demeurent de deux ordres:
1 - Les hiérarchies ecclésiastiques. Leur oecuménisme est un leurre. Ils ne pourront jamais reconstituer l'unité de l'Eglise d'Antioche dont ils sont tous les héritiers.
2 - Les chefferies claniques et politiques qui donnent l'impression qu'il existe une sorte de "maronitisme hégémonique" intra-chrétien.
Les réconciliations aussi bruyantes soient-elles sont des réconciliations entre chefferies, le peuple chrétien n'est pas concerné par de tels événements.

L’azuréen

Avant de retirer la paille dans l’œil de ton voisin, retire la poutre qui est dans le tien .

Sarkis Serge Tateossian

Au Liban...

La communauté maronite est la plus importante composante des chrétiens libanais. Mais les chrétiens du Liban sont diverses et multiples, quand on évoque leur présence la plus part du temps on ne parle que des maronites jusqu'à oublier l'existence même de tous les autres...

Je me trompe ?

ACE-AN-NAS

Pourtant un proverbe africain dit que le poisson mort pourri toujours par la tête en 1er .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MEME AUX SOMMETS CE N,EST PAS DE LA VRAIE UNITE MALHEUREUSEMENT. IL Y MANQUE BEAUCOUP ENCORE. LES MARONITES NE REPRESENTANT PAS TOUS LES CHRETIENS !

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