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Liban

I - Ehden et Bécharré, les grandes rivales de la Vallée sainte

Histoire

Alors que la rencontre entre Sleiman Frangié et Samir Geagea est de plus en plus probable, « L’Orient-Le Jour » revient sur l’historique des rapports entre leurs deux localités respectives.

05/10/2018

Une vallée, deux villages, et une histoire de conflits sempiternels… La vallée de la Qadicha, qui signifie littéralement saint en syriaque, est un havre de paix. Et pourtant, c’est une histoire empreinte de haine et de violence qui oppose les deux villages perchés sur les contreforts de la Vallée sainte : Ehden et Bécharré.

L’abîme creusé entre ces deux localités voisines est plus profond, semble-t-il, que la vallée qui les sépare. La question est de savoir jusqu’à quand durera l’adversité, voire l’animosité, entre Ehden et Bécharré ?

Depuis quelques jours, une possible rencontre entre le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, et le président du parti des Marada, Sleiman Frangié, est évoquée sérieusement dans les milieux des deux partis. Le conflit entre les deux formations remonte aux jours noirs de la guerre civile, plus précisément à l’assassinat de Tony Frangié, père de Sleiman, et de sa famille à Ehden en 1978, dans le cadre du conflit qui opposait en ce temps-là les Marada et les Kataëb, dont Samir Geagea était déjà un cadre militaire.

Mais au-delà de ce conflit, qu’en est-il des rapports tumultueux qui ont marqué l’histoire d’Ehden et de Bécharré, respectivement villes natales de MM. Frangié et Geagea ? La région de la vallée de la Qadicha a toujours constitué le cœur spirituel, démographique, politique et militaire des maronites. Pour Antoine Douaihy, écrivain et anthropologue spécialiste de la société du Mont-Liban, le dualisme Ehden-Bécharré se fonde donc sur la situation démographique, mais surtout géographique, privilégiée, de ces deux communautés, au cœur même de la vallée.

Il est frappant de constater que jusqu’à nos jours, peu d’échanges et de liens sociaux importants se manifestent entre ces deux villes, pourtant voisines, entièrement maronites et d’une structure sociale assez similaire.

Dans ce cadre, M. Douaihy apporte à l’antagonisme Ehden-Bécharré une analyse géo-historique inédite : « La Qadicha est constituée, du nord au sud, de deux vallées distinctes : celle de Kozhaya et celle de Qannoubine, qui convergent au lieu-dit Madinat al-Ras (la ville du sommet). La première vallée est dominée par Ehden, où coulent ses rivières de Mar Sarkis et de Mar Abda, et la deuxième par Bécharré, où coulent ses rivières de Qadicha et de Mar Semaan ».

Cette dualité géographique aurait-elle influencé le rapport entre les deux localités ? Pour l’anthropologue zghortiote, cette double situation géographique, privilégiée et dominante, sur la vallée de la Qadicha, outre la force numérique des deux communautés villageoises par rapport à leur environnement, est à la source même de leur dualisme et de leur antagonisme historique qui ne semble pas avoir pris fin.

Même en temps de « paix », une certaine méfiance se fait sentir entre les deux populations. Ainsi, une famille de Bécharré qui habite à Bsebeel, un petit village situé à quelques kilomètres de Zghorta, est souvent amenée à répondre à de pareilles interrogations : « Vous sentez-vous en sécurité à Zghorta ? » Il en est de même pour les Zghortiotes qui décident par exemple de prendre la route de Bécharré en direction des Cèdres, après la tombée de la nuit. Il est très commun qu’un Zghortiote leur donne le conseil suivant : « Il vaut mieux peut-être dormir à Ehden et monter aux Cèdres le lendemain. »

« L’antagonisme entre communautés villageoises est, depuis toujours, bien fréquent dans la montagne libanaise, où villages et bourgs sont solidement et fièrement installés sur leurs pentes et collines, jouissant chacun d’une quasi-autonomie économique dans leur ancienne société agraire », explique M. Douaihy, soulignant que l’antagonisme Ehden-Bécharré semble être le plus ancré dans le temps et le plus persistant.


Zghorta s’invite dans le conflit

Pour les Zghortiotes, Ehden est la ville d’été culminant à quelque mille cinq cents mètres d’altitude face à la Méditerranée. Son double, Zghorta, située bien au-dessous d’elle, dans la plaine, est la ville d’hiver. Les circonstances de l’acquisition de Zghorta par les Ehdeniotes, au XVe siècle, sont entourées de mystère, comme l’écrit Antoine Douaihy dans son ouvrage La Société de Zghorta : structures socio-politiques de la montagne libanaise, 1861-1975.

Les mêmes habitants passent la saison d’été à Ehden et les trois autres saisons à Zghorta. Ce phénomène est tout à fait unique. Vers la fin du mois de juin, c’est la montée à Ehden : en l’espace d’une dizaine de jours, les Zghortiotes quittent la ville de la plaine pour celle de la haute montagne. Et vers la fin du mois de septembre, la population fait sa descente à Zghorta. Le phénomène de migration est total, ajoute-t-il.

Pour Antoine Khoury Tok, professeur de littérature arabe et ancien président de la municipalité de Bécharré, les habitants d’Ehden et de Bécharré sont tous maronites et fils de la montagne. « Sauf que Zghorta est différente de Bécharré », relève-t-il avant de poursuivre : « La première est une société à caractère commercial alors que Bécharré a préservé son statut de société agraire. » Avant la guerre de 1975, peu d’éléments distinguaient la ville d’Ehden, considérée actuellement comme l’un des principaux lieux d’estivage du Liban, de sa voisine ou encore de Hasroun et de Hadeth el-Jebbé, deux autres villages du caza de Bécharré.

Mais ce phénomène de migration vers la côte, opéré par les Ehdéniotes, a certainement laissé des traces sur leur caractère, leurs habitudes, leurs valeurs et leurs modes de vie. « Les habitants de Bécharré manifestent un plus grand attachement à la terre en comparaison avec les Zghortiotes, en raison de la prédominance chez les Bécharriotes de l’activité agricole », souligne-t-il.

Quelles que soient les mutations subies par les sociétés d’Ehden-Zghorta et de Bécharré au cours de ces dernières années, depuis la guerre civile et peu auparavant, les deux populations gardent au fond une même structure familiale, voire tribale. Et c’est cette même structure qui les unit et les sépare…


Prochain article : II- Merched « Dahdah-Tok », l’homme de la réconciliation...

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Sarkis Serge Tateossian

Comment une magnifique région paradisiaque qui a donné naissance à un fils prodigue qui a su se dépasser en cassant tous les préjugés de son époque et les dogmes religieux, traditionalistes, de l'orient comme de l'occident, en se lançant résolument dans l'universel, épousant même les valeurs humaines de tolérance et de l’acceptation d'autrui .... PEUT SE MONTRER AUSSI FERMÉE DANS LE PASSÉ ?
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Gibran Khalil, en écrivant ces lignes ne croyez vous pas qu'il pensait à son village? Aux pommes de son pays natal ? A ses voisins de la vallée proche ?

Savourez ceci ....

Un jour que Lui et moi, nous marchions seuls dans la campagne, nous eûmes tous deux faim, et nous vîmes un pommier sauvage.

Il n'y avait que deux pommes qui pendaient à ses branches.

Et il prit le tronc dans Ses mains, le secoua, et les deux pommes tombèrent.

Il les ramassa et m'en donna une. Il garda l'autre dans Sa main.

Puis je le regardai et je vis qu'Il tenait l'autre pomme dans Sa main.

Il me la donna, disant : « Mange aussi celle-ci ».

Je pris la pomme, et, dans ma faim éhontée, je la mangeai,

Et comme nous poursuivions notre chemin, je regardai Son visage..

Il m'avait donné les deux pommes. Et je savais qu'Il avait faim comme j'avais faim.

Mais je sais maintenant qu'en me les donnant, Il a été rassasié.

Ici et ailleurs

Dans le livre "Le Liban pour toujours", écrit en arabe, en français et en anglais, par l'un des plus grands intellectuels libanais du vingtième siècle, Salim Wakim, l'auteur démontre que la cité biblique d'Eden et ses jardins mythiques, n'est d'autre que Ehden !!! Je recommande à tous les libanais qui aiment le Liban et ceux qui doute de son éternité, d'acheter le livre et de l'offrir à leurs connaissances. J'estime que la communauté maronite ne s'est pas occupée suffisamment pour rendre hommage à ce grand homme. Je ne sais pas s'il est encore vivant, mais je lui ai rendu visite il a une vingtaine d'années à Achrafieh, où il vivait dans de très modestes conditions économiques.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DE TOUT TEMPS ET A TOUTE MEMOIRE CES DEUX LOCALITES SONT RIVALES !

Yves Prevost

" Le conflit entre les deux formations remonte (...) à l’assassinat de Tony Frangié" Erreur! Il remonte à l'assassinat de Joud el Bayeh et de quatre cadres kataeb.

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