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Liban

II – Merched « Dahdah-Tok », l’homme de la réconciliation entre Bécharré et Ehden

Portrait

« Ma plaie est guérie », confie à « L’Orient-Le Jour » le Zghortiote qui a perdu son frère et son neveu, victimes du massacre d’Ehden en 1978.


06/10/2018

Agrippé au volant de sa Renault 12 blanche qu’il conduit depuis plus de trente ans, Merched Dahdah prend la route de Bécharré presque tous les jours. Normalement, le trajet qui mène de son village natal, Ehden, à Bécharré est d’une vingtaine de minutes. Mais il met beaucoup plus de temps à arriver à destination. La faute aux nombreux arrêts qui ponctuent sa route.

Pour les passants qui le croisent le long du chemin, il est inconcevable de se contenter de lui faire un signe de la main en guise de salut. Ils garent leur voiture au beau milieu de la rue, descendent lui faire la bise, prendre de ses nouvelles et discuter brièvement de tout et de rien avant de reprendre leur chemin.


(Lire aussi : I - Ehden et Bécharré, les grandes rivales de la Vallée sainte)


En choisissant de faire le trajet Ehden-Bécharré, Merched Dahdah a pris le chemin le moins fréquenté : celui de la réconciliation. Il a perdu son frère et son neveu, tous deux victimes du massacre d’Ehden perpétré en 1978, au cours duquel Tony Frangié, sa femme, leur fille et plus de trente de leurs partisans avaient été tués, dans le cadre du conflit entre les Kataëb et la famille du président Sleiman Frangié. « Entre Bécharré et Ehden, la blessure saigne toujours, mais ma plaie à moi est cicatrisée et guérie », confie M. Dahdah à L’Orient-Le Jour avant de poursuivre, déterminé : « Les humains ne peuvent pas vivre éternellement dans la haine. »

Pour tourner la page des jours noirs, Merched Dahdah n’a pas attendu l’organisation d’une cérémonie en grande pompe célébrant la réconciliation entre deux partis, il n’a pas attendu non plus que les leaders rivaux se serrent la main sur une photo faisant la une des journaux. Il s’est agrippé au volant de cette même Renault 12 et s’est rendu à Bécharré, un an après le décès de ses proches.


Entre Ehden et Bécharré, le cœur oscille…

« Au lendemain du massacre d’Ehden, beaucoup de Bécharriotes qui habitaient la région du Koura pendant la saison d’hiver ont jugé qu’il valait mieux ne plus quitter Bécharré et n’osaient plus regagner leurs maisons », raconte Merched Dahdah. Il était dans un bureau des Marada à Bsarma, dans le Koura, lorsqu’il a eu l’idée de rendre visite aux Bécharriotes qui sont rentrés au Koura pour les rassurer et leur confirmer qu’ils étaient en sécurité.

« Avec l’aide d’amis de Bécharré, j’ai pris contact avec les familles qui ne sont pas rentrées au Koura par peur de représailles ou d’actes vindicatifs, pour les convaincre de regagner leurs maisons », enchaîne-t-il avant de poursuivre : « Pour certains, il a fallu deux années avant de les persuader. » Merched Dahdah était convaincu que la guerre civile et la guerre interchrétienne étaient absurdes et qu’il fallait qu’elles prennent fin à n’importe quel prix.

La deuxième étape de ce processus de paix entrepris par lui a eu lieu à Khan Bziza, toujours dans le Koura. « Nous avons réussi à réunir entre 30 et 40 jeunes hommes de Bécharré, pour la plupart de la famille Tok, qui habitaient la région du Koura en hiver », se souvient-il. À un certain moment, Merched Dahdah s’est rendu compte de l’ampleur de ce qu’il préparait. « Je devais protéger tous ces gens et m’assurer qu’ils ne se feraient pas tuer en descendant de Bécharré au Koura ; je suis donc allé voir l’ancien président de la République Sleiman Frangié qui m’a donné le feu vert », poursuit-il.

Comme tous les Zghortiotes, le cœur de Merched Dahdah oscillait depuis l’enfance entre l’amour de ses deux villes jumelles, Ehden qui est la ville d’été, et Zghorta, la ville d’hiver. Depuis ce jour-là, il a conquis le cœur des gens de Bécharré.


Merched Dahdah et/ou Merched Tok ?

Pour Merched Dahdah, la vengeance était hors de question. Il est vrai qu’au lendemain du massacre, le sentiment d’injustice et de haine a réussi à se frayer un chemin vers son cœur, mais il s’est aussitôt dissipé. « Mes parents nous ont bien élevés et nous n’avons pas hérité d’une haine aveugle des Bécharriotes », se félicite-t-il avant de poursuivre : « Bien au contraire, mon père ne cessait d’évoquer les amitiés qui le liaient à des gens de Bécharré. »

Le jeune Merched, aujourd’hui âgé de 71 ans, était fortement marqué par le « Mouvement de la jeunesse de Zghorta », prénommé al-Haraka, qui regroupait, du milieu des années soixante au milieu des années soixante-dix, les jeunes marxistes de la ville. Tout en camouflant en quelque sorte son appartenance idéologique, al-Haraka menait une action active contre la structure clanique et féodale de la ville. La guerre de 1975 a mis fin à ce mouvement. Son siège, situé place du Tall, fut brûlé dans des circonstances non élucidées, dès le début des hostilités. Merched Dahdah se plaît à évoquer son appartenance à ce mouvement : « Malgré sa fin, les valeurs et les idéaux qu’il a brandis sont restés gravés dans nos esprits. »

« Au début, la société de Zghorta n’arrivait pas à accepter mon attitude et ma volonté de tourner la page. Le martyre de mon frère et de mon neveu a joué en ma faveur parce que personne ne pouvait faire de surenchère sur ce plan, après ce que j’ai enduré. N’était-ce la mort de mes proches, on m’aurait accusé de traîtrise », affirme-t-il. Les membres de sa famille n’ont pas tous suivi son élan. « Mes sœurs sont très émotives et n’ont peut-être toujours pas accepté mon comportement », révèle-t-il. « Lorsque la municipalité de Bécharré a organisé une cérémonie en mon honneur, je ne les avais pas invitées, mais j’ai été surpris de les voir débarquer toutes seules », ajoute-t-il néanmoins. Au début, lorsque ma mère a appris que je me rendais à Bécharré, elle avait peur de perde un deuxième fils. « Mais mon père ne cessait de lui répéter, à chaque fois qu’elle pleurait son fils et son petit-fils : Arrête de pleurer ma femme, nous avons perdu nos enfants, espérons au moins que le pays sera sauvé. » Quant à ses frères, l’un évêque et l’autre directeur d’une école catholique, ils privilégiaient le pardon.

La municipalité de Bécharré a honoré Merched Dahdah en 2003. « Le quotidien as-Safir avait écrit le lendemain : “Un Zghortiote à l’honneur à Bécharré”, et environ 200 personnes venues de Zghorta y ont assisté », raconte-t-il. « Il y a 4 ans, j’ai fait une tournée auprès de toutes les personnes à Bécharré qui ont été directement impliquées dans les événement sanglants qui ont marqué les rapports entre les deux villes. Je leur rendais visite à leur domicile, mais ils me connaissaient tous déjà », enchaîne Merched Dahdah. « On se croisait dans les rues de Bécharré, dans les salons des églises pour les funérailles ou encore sur la place de la ville », dit-il.

À Zghorta comme à Bécharré, certains l’appellent amicalement Merched Tok, en référence à unes des principales familles de Bécharré. Et on raconte qu’un jour, des personnes sont montées avec lui pour présenter leurs condoléances à des proches d’un défunt de la famille Tok. En entrant dans le salon de l’église, à la surprise des Zghortiotes qui l’accompagnaient, Merched Dahdah n’a pas rejoint la queue pour serrer la main de la famille du défunt, il s’est mis debout à leur côté et recevait lui-même les condoléances.

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Yves Prevost

"Heureux les artisans de paix..."

Vahe Atmadjian

BRAVO MONSIEUR

Sarkis Serge Tateossian

Au vu de l'article...(car Je ne le connais pas)

Merchef Dahdah : un homme de paix, visionnaire, d'une dimension humaine rare.

Respects Monsieur.

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