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La Dernière

Tu as été un gentil garçon cette année ?

Photo-roman

Comment j'ai découvert que le père Noël existait...

30/12/2017

En rédigeant les lignes suivantes, qui composeront mon dernier article de l'année, mon regard à bout de mots, à l'affût d'une idée, se perd à travers la fenêtre d'où grimpe la nuit. En contrebas, la rue est pétrifiée par une lumière verdâtre que diffusent les poteaux enguirlandés, ailés, emmitouflés de babioles que la baladiyé s'est employée à étaler avec la contribution agitée des commerçants du coin. Hier, la voisine d'en face ironisait sur ces essais vacillants de décoration, au nom d'un pseudo-bon goût. « A-t-on idée de ressortir les mêmes bricoles ? » je l'ai entendue dire. Ces bricoles-là, les mêmes justement, quoique d'un kitsch tapageur, j'éprouve pour elles une tendresse infinie. Malgré leur éclat que les hivers ont terni, elles se débrouillent pour encore convoquer le rêve qui fait briller les yeux. Je regarde cet angelot dont l'une des ailes ne scintille plus, cette comète désormais sans queue, au loin cette crèche à la brebis égarée, et je m'écroule dans ces Noëls bercés par mon enfance insouciante. Un temps où l'on croit encore au père Noël.

 

Et si, cette année, il m'oubliait ?
Tous les 24 décembre, l'attente du roi des hommes invisibles, lourde, lancinante, pesait sur mon cœur que mes parents pensaient distraire avec leur tournée de parentèle. Ils promenaient, en la tenant par la main, mon enfance fébrile et impatiente, dans des maisons sans enfants que nimbaient des relents de liqueurs douces et de marrons glacés alignés sur des plateaux en argent. Je n'avais quasiment pas de cousins de mon âge, et je traînais entre des conversations de grands qui veillaient soigneusement à ne pas dénoncer la grosse cachotterie du père Noël. De temps en temps, une grande-tante, en me gavant de confiseries pour adultes, un vieil oncle, en me tapotant la joue affectueusement, disaient grossièrement : « Tu as été un gentil garçon cette année ? On le saura demain matin, dépendamment des cadeaux sous le sapin. » Au fond de mes poches bourrées de confiseries volées, mes doigts moites se croisaient. Ils avaient bien raison, l'oncle et la tante, le personnage énigmatique du père Noël était constellé d'aléas, de points d'interrogation, d'on-verra, de je-ne-sais-pas. J'avais beau lui destiner des lettres bavardes dont l'encre agenouillée débordait sur les rebords brûlés à la bougie de l'espoir, je ne recevais en retour que l'infini doute de ses silences enneigés. Et si, cette année, il m'oubliait ?

Arrivera-t-il à gérer tous les enfants, avec la population qui monte en flèche, comme nous le remâche sans cesse la prof de sciences ? Cela dit, au retour des dîners de famille, je me pliais au même rituel et personne ne pouvait se douter de l'anxiété qui clopinait en moi. Au pied de la cheminée d'où il est supposé atterrir, je disposais deux biscuits, cette année j'en mettrai trois pour si-je-n'ai-pas-été-assez-gentil, accompagnés d'un verre de lait chaud. Bientôt, les lumières seront éteintes et lentement je me laisserai distraire à ma fatigue, persuadé que tôt ou tard, il surgirait dans cette nuit troublante, me plaçant à l'inverse de mes copains, suspicieux, qui tentaient (en vain) tous les ans de l'apercevoir.

 

Mme C.
Le lendemain matin, alors que mes parents dormaient encore d'avoir trop longtemps veillé, à l'époque j'en ignorais les raisons, je m'apercevais qu'il était venu : assiette emplie de miettes et verre de lait bu jusqu'à la lie. Ainsi, le premier rayon du soleil sur le tapis du salon semait les paillettes des trésors insoupçonnés dont il n'avait raté aucun. Mais voilà, Noël 99 où mon père m'avait entraîné chez son associé Mr C., sa femme, Mme C., avait d'un pas ferme balayé l'ensemble de mes douces illusions. « Tu as neuf ans !

Ah ! Tu sais donc que le père Noël n'existe pas. » Paralysie de tout. De ce moment, en vrac, me revient la sensation d'être tombé du dernier étage de la plus haute tour. Voilà, une phrase pour grignoter toute une enfance, quelques mots coutelas auront suffi à mutiler mon cœur en sucre candide et au passage toutes ces lettres précieusement pensées, écrites, priées, collées. J'oubliais qu'il m'était interdit de pleurer en public. Sur le chemin du retour, mon père avait déclamé : « Grandir, c'est se détacher. » De ce naufrage qui renverse inéluctablement le destin de tous les enfants, je n'ai rien voulu entendre et j'ai tout de même choisi de m'amarrer au père Noël. On m'a pris pour un fou.

Des années, des déceptions, et bien des crises de foi plus tard, je m'aperçois, en regardant la décoration déployée par la baladiyé, que je crois encore à ce monsieur obèse empêtré dans sa tenue ridicule. Comme tous les adultes, ma vie tangue, se relève pour mieux chuter, et quand le flux se veut plus violent, que le cœur s'érode pour mille et une raisons, je lui rédige une lettre aux rebords brûlés que je jette dans une bouteille à la mer. Convaincu que le courant charriera ce qui reste de mes maladroites poésies de grand enfant.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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