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La Dernière

« Mais qu’est-ce qui t’a pris cette année ? »

Photo-roman

A priori anodin, le rituel de la décoration du sapin auquel je décide de me plier cette année se transforme en mise en place d'un véritable arbre généalogique d'où pend un tas de souvenirs.

11/12/2017

Au bout du fil, je reconnais la voix de ma mère, embuée et étranglée par le spleen de fin d'année, lorsque je lui annonçais que je viendrais à la maison pour la décoration du sapin. Contre toute attente, elle avait presque raccroché au nez de mon « On le fera samedi après-midi », me laissant en compagnie de bips hoquetés. Après tout, aux yeux d'une maman, qu'un de ses (plus très) petits veuille l'aider à mettre le sapin doit sans doute lâcher la bride à une marée haute d'émotions. Se vivre avec tourment, tel un retour inespéré sur les ruines de l'enfance dont il ne reste plus que les photos muettes sous les cadres en argent de son salon. Je n'avais pas pesé la portée de mon geste, pris par l'envie dérisoire d'un moment qui semblait l'être tout autant.

 

Mon (premier) beau sapin
J'ai contribué à l'installation de mon premier sapin à l'âge de trois ans. À l'époque, c'était un vrai. Il était naturel comme on dit ici, communément. Ce jour-là, on avait fait la queue dans une pépinière de Sin el-Fil au seuil de laquelle un gros camion déchargeait les conifères fauchés de frais, d'un vert qu'on aurait dit inventé, tant je n'en ai plus revu depuis. Les gens encagoulés, ballonnés par leurs lourdes doudounes fluorescentes, se bousculaient pour inspecter la marchandise tandis que les vendeurs, tournant en toupies, se hélaient les uns les autres, détachaient les arbres ligotés, les larguaient en vrac sur le sol mouillé ou enveloppaient de plastique des poinsettias en étoiles. Pensant me rassurer au cœur de cette folie furieuse, mon papa avait dit : « Ne t'inquiète pas, on le replantera dans le jardin et il repoussera encore mieux qu'avant », et nous avions passé l'heure qui suit à examiner les arbres, la texture de leur branchage, la consistance de leurs épines, la qualité des troncs et surtout la fermeté des sommets où reluira l'étoile en carton pailleté, fabriquée de mes petites mains. Ainsi étions-nous rentrés avec l'heureux élu dont les ramures charnues avaient réussi à charrier dans la maison un épais parfum de forêt nordique. Mon grand-père s'était aussitôt attelé à installer l'arbre encore suintant de résine entre des blocs de béton creux que ma mère avait tapissés de toile de jute. Tous les ans, abandonnés aux crocs des hivers filandreux, nos sapins rabougris finissaient inévitablement par mourir dans le jardin. Cela ne nous empêchait pas pourtant de recommencer l'exercice.

 

Le même disque de Frank Sinatra
Sauf qu'un Noël, de guerre lasse avec des arbres défunts à sa fenêtre, ma mère avait imposé un passage à de l'artificiel made in China qu'elle avait acheté dans un centre commercial. Depuis, définitivement blasé par la pseudo-magie de la fête, j'avais abandonné le rituel de la décoration de l'arbre. D'où m'est donc revenu ce soudain enthousiasme, samedi dernier ? Le sourire de ma mère m'attend depuis le matin. Dans l'enceinte de musique, Frank Sinatra et un opéra philharmonique autrichien chantent un Noël blanc. Si mes souvenirs sont bons, c'est le même disque qui nous accompagnait, d'année en année, au moment de l'installation du sapin. L'arbre est déjà monté, « on t'épargnera cette corvée, les branches sont classées par couleur et lettre, il n'y a que R. qui sait le faire », rit maman. Des boîtes entassées que renifle la chatte patientent à même le sol. Elles sont estampillées d'autocollants multicolores dont la fière organisatrice explique la stratégie de rangement : « Ne fiche pas le bordel ! Dans la verte, les boules de grande taille par lesquelles il faudra commencer. Dans la rose, les guirlandes. Dans ce carton, les lampions. » À mesure que les boîtes s'ouvrent, je ne m'y attendais pas et je ne saurais guère l'expliquer, sortent de leur naphtaline des décembres aigres-doux soigneusement gommés par ma mémoire.

 

À chaque branche son histoire
Notre sapin n'a aucun lien de parenté avec ces sculptures rêvées par des studios de design danois, encore moins avec ces monuments uniformes dont les boules monochromes sont livrées par boîte de six et les loupiotes clignotent dans une chorégraphie parfaite. Chaque bricole que je retire de sa boîte est escortée par la voix de ma mère qui m'informe de son origine, cette figurine tricotée qui vient de chez Harrods à Londres, ce bonhomme de neige a été acheté dans un marché vénitien, ce santon peint par un artisan de Provence. « Tu te souviens de cette chaussette, de ce traîneau, de cette maisonnette ? » Je les avais oubliés, mais ces petits objets se chargent de me trouver. Ce sont les objets qui nous (re)trouvent quand on s'y attend le moins. Je les accroche minutieusement sur les branches où viennent s'amarrer des Noëls oubliés. J'ai cinq ans, dérisoire spectacle présenté au salon, avec ma sœur, qui fait pester ma grand-mère paternelle. J'ai six ans, et rêve de troquer ce monstrueux bateau de pirates qu'on m'a imposé contre la maisonnette rose de Playmobil qu'a reçue ma sœur. J'ai sept ans et un père Noël en argile fabriqué de mes mains en cours d'arts plastiques. J'ai huit ans, quelques dents en moins et autant d'illusions écrabouillées : le père Noël n'existe pas. J'ai neuf ans, je lui écris quand même une lettre à laquelle jamais on ne me répondra. J'ai dix ans, un premier Noël en garde partagée et le cœur en miettes. J'ai vingt-sept ans, notre sapin n'est pas le plus beau. Il est fait de trucs dépareillés qu'on rafistole, de choses approximatives qu'on colle, de choses qui se décollent. De choses qui se souviennent, de choses qui murmurent, de choses qui racontent.

J'aurai cent ans et notre sapin, sans le savoir, continuera à parler. Il continuera à révéler un peu plus sur nous. Sur les secrets de mon enfance, que ses branches en plastique, solides, classées par lettres et couleurs, made in China, se chargeront d'éterniser.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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