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La Dernière

Madame voudrait son pain sans gluten

Photo-roman

Un chauffeur engagé par une famille aisée libanaise raconte son quotidien schizophrène qui se balance entre deux mondes : la réalité de sa chambre au sous-sol et le mirage de la maison luxueuse à l'étage.

13/11/2017

À 60 ans, je vis encore comme un adolescent. J'ai l'impression de n'avoir jamais réellement émergé de ce temps où mes parents se saignaient pour me louer une piètre chambre dans un foyer de bonnes sœurs à Aïn el-Remmaneh d'où je prenais la fuite pour aller m'éclater avec mes potes dans les manifs qui faisaient florès pour un oui et pour un non. Pour un rien surtout. C'était vers la fin des années soixante et nous avions inventé une croisade contre l'ennui. Abonnés à la rue, ne pensant qu'avec la peau, nous en avons embrassé les premières bagarres qui ont brusquement tourné en gros combats. J'ai fait la guerre sans en connaître les règles et, par miracle, je suis passé entre ses gouttes acides, me retrouvant dans la minorité qui n'a pas fini la peau trouée, le crâne éclaté, le ventre ouvert... La normalité, lentement, en creusant, a retrouvé une petite place dans mon destin sur béquilles et sous comprimés.

Une reconversion

C'est grâce à une gentille dame dont je gardais l'immeuble pendant les évènements et qui m'avait d'abord engagé en homme à tout faire. Puis, lorsque sa fille aînée est rentrée de Londres avec mari et enfants, on m'a transféré chez eux pour devenir chauffeur. J'exerce ici depuis plus de vingt ans. Chez ceux que j'appelle estéz et settna. Monsieur et Madame, en insistant sur le mon et le ma, avec la même allégeance qui me liait aux ex-causes fuligineuses dont il ne me reste plus qu'un tatouage sur le biceps droit. Monsieur et madame sont des gens bien et généreux qui, afin de m'éviter de trajets nocturnes vers Aley où grandit ma petite famille, m'ont cédé une chambre au sous-sol de leur maison opulente. J'y vis donc, comme je le disais, tel un adolescent. Le sol en faux parquet est jonché de cendriers encore fumants et de tupperwares que me descendent Rosy, Daisy ou Melany dans leurs uniformes pastel qu'on dirait chipés aux bonnes des séries sud-américaines qui défilent dans les nuits de mon téléviseur. Leur vision dentelée de bleue, rose et jaune, jamais les trois dans la même teinte, réussit encore à me décrocher un sourire interloqué. Je dors sur un matelas dont le contact est dur, un peu spartiate. Je me réveille souvent de mes cauchemars de guerre avec le dos tendu, mais je m'en accommode. Surtout que l'imprimé fleuri et tapageur de ces draps semble avoir été cueilli dans les souvenirs du jardin de ma grand-mère Odette. C'est la seule bribe de couleur qui vient lézarder mon minuscule intérieur tout pâle qu'une ampoule nue chagrine davantage. Je m'habille avec les restes de monsieur, mes enfants avec ceux de ses enfants. Des vêtements, portés une fois, souvent jamais, et qui fleurent bon l'assouplissant des gens riches. Madame tient trop à son dressing pour s'en séparer. Sous des portes coulissantes, s'y empilent jusqu'à s'étouffer des vêtements étiquetés, comme autant d'équilibres précaires qu'elle n'a sans doute jamais connus.

Ses pantoufles à poils roses

Depuis que les enfants ont grandi, que je ne dois plus vadrouiller avec eux et leurs amis à qui ils disaient, à propos de moi, mon chauffeur, depuis qu'ils sont partis faire leurs armes dans des facs américaines d'où et vers lesquelles madame et monsieur font sans cesse la navette, mon travail s'est réduit. Les matins, souvent, je lave les multiples voitures qu'on remplace tous les ans comme on balance un vieux mouchoir, vérifie le niveau de l'eau dans les citernes, celui du mazout dans les réservoirs, change une ampoule, recharge le crédit téléphonique de Rosy, Daisy ou Melany, rabiboche leurs prises de bec en philippin larmoyant et criard. Puis je patiente sur une chaise en plastique à l'entrée du parking, pour que vibre mon portable accroché à ma ceinture. « Je monte tout de suite, settna. » Jusqu'à aujourd'hui, pas de familiarité avec madame. Je me tiens debout à quelques pas d'elle, les mains croisées derrière mon dos crispé. Elle est affalée face à un thé d'un vert irréel qu'elle touille avec une sorte de blaireau, je ne comprends rien. Les jambes pendantes dans un jogging en soie, balançant ses pantoufles à poils roses dans l'air sucré de sa chambre où se chambrent des pivoines charnues, je ne sais pas si elle vient d'oublier Joe son coach dans la salle de fitness, Wadad la manucure dans sa salle de bains. Si elle a piqué une tête dans la piscine chauffée ou si elle tombe juste de son lit king size.

Un monde sans situation

Elle me livre la liste des courses de ses journées tranquilles, impassibles, imperturbables, se noyant dans des sacs siglés, suivant les saisons des neiges autrichiennes. En quelque sorte le double inversé des miennes. Inquiètes, précaires, piochant attentivement dans un maigre pécule, vivant au rythme des notifications que transmet la MTV sur mon smartphone, respirant au gré de la situation qui me fiche la trouille, aujourd'hui plus qu'hier. Docile et résigné, j'emporte ce petit bout de papier dont l'entête gaufrée d'or dit : « Hôtel Cheval Blanc Randheli Maldives » et avec, la clef de la Porsche qui me permettra de coïncider, le temps d'une matinée, avec le quotidien de madame, un endroit mystérieux où rien ne se passe. Juste un échange de cadeaux dans une boutique de luxe où le valet parking me reçoit comme un seigneur grâce à ma belle berline, moi, Cendrillon au masculin. Un passage au club de sport pour renouveler un abonnement au cours de pilates, terme que je ne saurai prononcer. Une course à l'épicerie fine où la viande se dénomme Wagyu, de la noix de coco se fait passer pour du beurre, le pain se veut sans blé, le lait sans produits laitiers, le sucre sans sucre, sans doute une histoire de gens aisés qui en ont assez d'en avoir trop de tout. De gens qui appartiennent à un monde où il n'y a aucune situation.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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Gebran Eid

C,EST TRÈS RELAXANT ...MERCI

Irene Said

Magnifique !
Mais où donc prenez-vous toutes ces images criantes de réalisme...libanais ?
Rosy, Daisy et Melany...c'est tellement vrai !

Merci et à la prochaine,
Irène Saïd

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