X

La Dernière

Beyrouth, ma chère voisine

Photo-roman

Encagé dans mon building aseptisé, sans âme et sans histoire, je regarde depuis ma fenêtre l'immeuble d'en face, peuplé de « vieux loyers ». Et je replonge dans une façon de vivre, doucement surannée, qui jaunit dans la mémoire de Beyrouth.

09/10/2017

J'habite dans une rue si étroite de Beyrouth qu'à toute heure, j'ai l'impression de partager le quotidien de mes voisins d'en face. De toute manière, de ceux de mon immeuble, je ne vois rien, je n'entends rien, je ne sais rien, pas même les noms que remplacent de froides initiales estampées à la chaîne sur l'interphone de l'entrée. Je vis dans une tour. L'une de ces tours miroirs qui se plaisent à faire reluire les inégalités de la ville sur leurs parois étincelantes que regrettent les balcons d'antan et les oiseaux partis ailleurs. Seuls s'y noient des nuages de passage ou s'y frottent des pales d'hélico.

Un voile d'anonymat

Les quelques fois où il m'arrive de croiser un voisin dans l'ascenseur de ma tour (d'ivoire), on hésite entre se toiser du bout des lèvres et se dire bonjour d'un coin de l'œil. Généralement, d'une connivence hautaine, on finit par faire semblant de s'ignorer, noyant notre indifférence dans la lumière magnétique de ces smartphones greffés à nos paumes. Heureusement que la musique de fond se charge de taillader ce silence au front baissé. Puis, une fois atterris sur l'un des étages sans histoire, on s'éclipse conjointement derrière le double vitrage de nos anonymats contagieux. Dans ma tour qui sent les vaporisateurs des lobbies d'hôtels, l'ascenseur ne réussit même plus à tisser des liens. Encore moins les situations de crise. Au pic de la polémique sur les déchets, une dérisoire charte d'hygiène placardée dans le hall d'entrée avait été notre seule manière de communiquer. Pareil pour les places de parking, compartiments glacés dont les limites tracées en rouge fluorescent tels des frontières protectrices nous séparent davantage à notre insu. C'est pourquoi la vision dérisoire d'enfants qui jouent dehors suffit à me décrocher un sourire benêt, aussitôt interrompu par les réprimandes du gardien censé veiller sur le bien-être de la pelouse qu'aspergent des arrosoirs robots. Voilà, dans ma tour même les gamins ne peuvent plus pousser en meute sur le terrain vague planqué à l'arrière. Ils ne suent pas, ne crient pas, ne pleurent pas, ne se prêtent pas de bouquins, ne dorment pas les uns chez les autres, ne blottissent pas leurs premières fois dans leurs lits respectifs, ne s'échangent pas les fiches de révision ou un film porno de seconde classe, ne s'arrachent pas de larmes, de dents ou de cheveux. Ils ne s'aiment pas, ne se détestent pas. Sur les pas sans bruits de leurs parents, ils ont compris, voire transmis à leurs animaux domestiques, que dans cette tour l'indifférence est de bon aloi.

Voyeurisme mélancolique

Tant et si bien qu'à défaut de broder des vies à ces fantômes sans relief, incolores et inodores, je préfère m'abandonner à un voyeurisme mélancolique, depuis ma fenêtre fumée m'introduire en douce chez mes voisins d'en face. Leur immeuble est peuplé de vieux loyers. L'expression, propre à notre ville et nulle part ailleurs, m'a toujours interpellé. Et je me rends compte qu'elle convient bien à la plupart des locataires d'un âge avancé ou sinon de celui où les enfants n'apparaissent plus que sur les écrans floutés de tablettes qu'ils manient laborieusement. Ce terme dépeint surtout un certain vivre-ensemble qui jaunit désormais dans la mémoire poussiéreuse de Beyrouth. J'assiste à des valses de sallés, ces paniers en osier que les dames en robes légères se tendent d'étage en étage quand une gousse d'ail, une botte de persil ou de la tomate manquent à leurs ragoûts. Je sens leurs cuisines odorantes qui fabriquent des plats d'un autre temps. Les ricochets de leurs conversations sont charriés par une brise légère qui fait gonfler leurs rideaux en tergal rayé. La dame du troisième a envoyé ses petits-enfants jouer ailleurs pendant qu'elle déroule soigneusement ses tapis qu'espère la mosaïque refroidie par les premiers frissons de septembre. Les petits sont chez le voisin du premier qu'ils appellent ammo quand il sort de la poche de sa chemise de nuit des friandises scintillantes qu'on ne retrouve plus que chez l'épicier du coin, où il a dû faire ses emplettes ce matin. Au rez-de-chaussée où une vieille concierge converse avec ses géraniums, deux hommes s'engueulent dans un arabe rocailleux parce que l'un a l'agaçante habitude de garer sa voiture à la place de l'autre. La concierge intervient : « Calmez-vous ! Ici, tout est à tout le monde ! » Je me demande si ce sont les abris, où ces « vieux locataires » se partageaient le peu d'air, d'eau et de lumière, qui ont noué entre eux ces liens quasi familiaux ?

En attendant que leurs loyers finissent de vieillir, en redoutant leur avenir dressé en point d'interrogation, à part cette ruelle de quelques mètres, c'est une chose essentielle qui nous sépare d'eux : ils sont humains, et plus nous.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...


Dans la même rubrique

« Comme ça, tu ne la perdras jamais... »

« Tu es en 8e 5 ? Le professeur de maths est un monstre ! »

La suite, on la connaît tous...

Le Sud est une femme bombardée qui ne courbe pas l’échine...

Ma fac, un brin de Hogwarts planté au cœur de Beyrouth

Parce que le mot « khatifé » m’a frappé en pleine poitrine...

La table numéro 3 du snack Abou Tony

« Moi, je ne dis jamais non à mes clients... »

 

À la une

Retour à la page "La Dernière"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

C.K

Joli, merci, vous avez aéré votre style et c'est très beau.

Antoine Sabbagha

Les« vieux loyers »encore un grand problème entre citoyens jeunes et vieux et que le gouvernement ne veut pas résoudre par mauvaise intention toujours .

L'Orient-Le Jour

L'erreur a été corrigée. Merci pour votre remarque!

lila

très beau. attention : on écrit "nulle part ailleurs"

Chouaib Raymond

C’est beau et bien écrit .Cela nous change des longues phrases qui se perdent dans les dédales de nos politiciens qui nous fatiguent tant.

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Soutenez notre indépendance!