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La Dernière

Masques, atayefs et tambourins

Photo-roman

Retour sur la Sainte-Barbe et son rituel inimitable, entre déguisements dérisoires et cuisines fumantes où se concoctaient les délices d'une fête parfumée à la fleur d'oranger.

04/12/2017

Vendredi dernier, en partant du journal sur les coups de dix-huit heures, j'ai été surpris par une activité inaccoutumée au bas de l'immeuble. Des 4 x 4 se disputant les quelques places de parking à coups de klaxon nerveux déversaient des hordes d'enfants un rien blasés, traînés par des nounous croulant sous les trépignements des gamins et les coups de fil frénétiques des mamans assurément distraites par d'autres occupations. Ils se ruaient, comme la misère se jette sur le peuple, vers une boutique pour enfants qui, d'ordinaire, égrène les journées en ronronnant dans l'attente d'un ou deux clients. Pris en otage dans cette frénésie que je ne comprenais pas, j'ai tendu la tête par la fenêtre : « Mais qu'est-ce qui se passe ? » Interrompant sa pause cigarette, un chauffeur visiblement heurté par ma question me répond alors : « Monsieur, walaw, c'est la Sainte-Barbe ! » C'est Berbara...

L'épicier Jean
Entraîné de force par la chevauchée effrénée de la mondialisation, je fais partie (à regret) de ceux qui ont fini, à l'orée de l'adolescence, par préférer les citrouilles des suburbs américaines aux grains de blé que dore le soleil de nos plaines. Pourtant, dans mes souvenirs, la Berbara se préparait le jour de la fête. Elle s'organisait à la maison, en cette après-midi de décembre que figeait une lune joufflue dans sa coulée ivoirine. Les nuits de coton tombées trop tôt et le froid d'un autre temps, partis vers de meilleurs ailleurs, voulaient encore de nous. À l'aube du 4 décembre, je voyais l'épicier Jean, à qui le temps a même fini par donner des grands airs de supermarket, claudiquant sur une maigre échelle à rapiécer son chimérique présentoir de la Sainte-Barbe. Le même, récupéré de l'an dernier. Sur une toile de jute dont me revient l'odeur à la fois raboteuse et ouatée, celle des Noëls libanaises, s'accrochaient, telles des guirlandes, masques de lions, sorcières, chats, moutons et gentils diablotins qui transformaient l'échoppe en un castelet de poche. Un conte grandeur nature dans des pages auxquelles on accourait au retour de l'école pour choisir d'en incarner un des tendres personnages.

Dans les pots de Nivea
De retour dans les intérieurs où Noël commençait à parsemer son inexplicable magie passagère, les fillettes hésitaient entre cette frimousse de princesse de pacotille et les bouches carminées, les faux cheveux peroxydés que prônaient les télés de l'époque. Sachant qu'ils n'inquiéteraient personne dans leur dérisoire plastique, les garçons finissaient aussi par abandonner ces faciès de goule en plastique pour les muscles éphémères d'un héros signé Marvel. Les mamans, impliquées et compétitives, aggravaient les regards avec le charbon des cheminées, piochaient dans leurs pots de Nivea des joues de geisha, dépoussiéraient des Belles aux vieux cartons dormants et faisaient pousser moustaches de prince arabe ou barbes de pirate à l'aide de leurs tubes de mascara. Dans les cuisines enveloppées par l'odeur d'huile aux bulles impétueuses, les maacarouns, coquilles lustrées de la Sainte-Barbe qu'on dessinait à la fourchette, se préparaient à exhumer, une fois sur le feu, leurs senteurs dorées de carvi et d'anis. S'y mêlaient celles de l'obligatoire amhiyé, cette soupe au blé duvetée que s'appliquaient à rehausser pignons, pistaches et raisins. Sur les tables s'amoncelaient les atayefs, en forme de crêpes juteuses qu'on dirait jalousement refermées sur une mixture inimitable de noix et de sucre. Parfumées de fleur d'oranger, elles se découvraient d'année en année, à chaque fois comme un premier baiser.

« Messiyé Berbara »
Avant de sortir, on plantait des graines de lentille et de blé dans des assiettes tapies de coton mouillé, qui bientôt tendraient les bras vers l'étoile au haut du sapin, la nuit du 24 décembre. Ensuite, entre copains de quartier, on se donnait rendez-vous sur la place du village dans nos tenues approximatives qui tenaient avec force sous une armée d'épingles à nourrice. Munis du chant décidé de Messiyé Berbara appris par cœur, qu'accompagnait le battement de nos maigres tambours et tambourins pour faire fuir les esprits méphitiques, on arpentait le pâté de maisons où d'aimables dames et messieurs nous tendaient des paniers de friandises qu'hélas le temps a fait disparaître. Comme nos déguisements, tendres et ridicules, et ces enfances légères qui désormais sommeillent sous nos masques d'adultes.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ sera une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image, shootée par un photographe, on imaginera un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

 

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