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La Dernière

« Va dans ta chambre, ce n’est pas pour toi »

Photo-roman

Jetant un regard indiscret sur la cuisine emménagée en salon Vénus Beauté, je découvre tous ces soins esthétiques, ces « petites tortures » auxquelles la société soumet les femmes, surtout en Orient.

06/11/2017

Il y avait quelque chose de paniquant dans ses arrivées théâtrales du samedi, précédées du crissement des portières de sa Peugeot 504 orange sanguine qu'elle claquait, sans se retourner, au nez du matin assoupi. Quelque chose d'angoissant dans sa manière de s'annoncer, quand elle enfonçait ses doigts griffus dans la sonnerie, en se fichant comme de son premier bavoir d'éveiller la maison encore endormie à cette heure-ci. C'était aussi ses enjambées montées sur de lourds sabots qui faisaient même trembler le marbre : je me bouchais les oreilles à leur passage oppressant. C'était surtout le poids de son ombre que dilataient les premiers rayons de soleil et sa lourde silhouette comme exténuée d'avoir rodé dans le désastre. Elle avait la puissance de celles qui aimantent à la fois la crainte et la compassion, mais je ne saurais mieux la décrire car je n'ai jamais osé la regarder en face, de face.

Caramel

Je craignais l'écho de sa voix gris fumée où les mots, obliques, s'éraillaient et devenaient réprimandes : « Eh toi, derrière la porte, je te vois, va dans ta chambre, ce n'est pas pour toi. » Les samedis matin, lorsque Mary débarquait chez nous, ce n'était pas pour moi. Et voilà que la porte de la cuisine se refermait sur ma silhouette froissée de sommeil qui détalait dans sa chambre. Qu'est-ce qui pouvait bien se tramer derrière ces murs muets qui me confisquaient ma mère pendant deux bonnes heures? Quel était ce rite méphitique que pilotait l'énigmatique Mary et auquel je n'étais pas autorisé à assister? Plus tard, lorsque ma mère émergeait de sa bulle qui m'était interdite, souriante à souhait et étourdie par les effluves de caramel qui adoucissaient sa dégaine radieuse, j'en concevais un certain soulagement. Mary était partie, laissant à chaque fois un peu plus de mystère parsemé sur le carrelage qu'on s'empressait de polir. De semaine en semaine, ma curiosité, trépignante à force d'être titillée, me poussait un peu plus près de la porte battante dont la vitre taillée s'appliquait à transformer l'intérieur de la cuisine en un castelet d'inquiétantes ombres chinoises. Un matin, du bout de mes doigts humides, j'avais poussé la porte comme d'autres forcent une boîte de Pandore.

« Il t'a encore fait de la peine ? »

La cuisine est emménagée en Vénus beauté, entre bigoudis, sèche-cheveux et vernis à ongles qui s'empilent sur la table où le vieux transistor de Mary remâche à outrance Oum Koulsoum. Je devine qu'une paire de lunettes pend sur son torse. Sa paume droite, parcourue de rides aux mille histoires, soutient son dos tendu, pendant que la gauche touille sa recette de sucre et citron qui brunit sur le réchaud. Entre deux refrains de Enta omri, elle lance un « Eh, dis-moi, qu'est-ce qui ne va pas habibti ? » à ma mère qui patiente, grelottante, en bigoudis et sous-vêtements, sur le tabouret. Et quand elle dit habibti, Mary, dans un accent où l'Égypte de son passé trébuche sur le Liban de son présent, c'est toute l'affection du monde qui se bouscule dans ce mot qui prend dans ses bras.

À mon grand embarras, la buée suave s'agglutine sur mes lunettes. Je ne vois plus rien, si ce n'est le mouvement frénétique des bras de Mary qui rythment les aïe et autres ouch de ma mère. Laquelle demande d'interrompre ce supplice à travers lequel on apprête les femmes orientales pour le paradis des dames accomplies. Puis, se mouchant bruyamment, dans un éclat qui étouffe ses larmes importunes, elle prétend que ça fait mal, cet arrachage de poils. Elle rit : « Il faut souffrir pour être belle ! » Sauf que Mary comprend bien que les pleurs et cette pseudo-petite douleur, qu'on finit par trouver délicieuse, assure-t-elle, déguisent et dissimulent de plus gros chagrins. « Il t'a encore fait de la peine, c'est ça ? Tu ne fait que maigrir », rajoute-t-elle en appliquant un liquide transparent sur les jambes de ma mère qu'elle tapote affectueusement. Et, avec l'opiniâtreté d'une vengeresse, elle ôte violemment sa pâte caramel, l'arrache brutalement en provoquant un dernier ouch criard. Sûre d'avoir retiré, sur sa bande blanche, avec le duvet qu'elle malmène, le souvenir d'un bobo du cœur...

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

 

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