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La Dernière

« Heureusement que j’ai fait mes cheveux ce matin ! »

Photo-roman

Beyrouth vieillit et aborde la mort à sa manière, à la fois drôle et fataliste, comme le fait ma voisine Yvonne qui assiste immanquablement à toutes les funérailles du quartier...

30/10/2017

La plupart de mes voisins sont des personnes âgées dont j'apprécie la présence pour le calme désuet qu'elles insufflent à mon quotidien tourneboulé. Lequel, rien qu'à les contempler, est emmené dans un endroit, le leur, où l'habitude donne le bras à la nostalgie pour lui faire traverser les petites rues de ces vies pas dérangées. La journée, dans leurs mouvements ralentis qui s'effilochent à travers les jambes fourmillantes de la ville, et le soir, dans leurs silences en clair-obscur que semble avoir immortalisés Georges de La Tour, il y a ce quelque chose de languissant qui n'en finit pas de s'alanguir.

 

Yvonne sur sa canne
J., une voisine, dit souvent qu'ils « attendent la mort ». Elle trouve ça glauque, et moi je reste fasciné par cette lente agonie qui se débrouille pour exalter une urgence de vivre. Impressionné surtout par leur souci de toujours bien présenter. Les messieurs en débardeurs sur pantalons à pince en velours côtelé, auréolés de Pour un homme de Caron, les femmes dans leurs tailleurs-jupes, émergeant d'une nuée de laque. Tout cet accoutrement pour des heures vaines qui s'empilent dérisoirement. Ainsi, tous les jours, malgré l'arthrose qui « n'aura pas ma peau ! » en dépit des recommandations du médecin, Yvonne, la voisine du troisième, appuie ses quatre-vingts ans – dont elle n'admet que soixante – sur sa canne en bois de cèdre, et là voilà prête à sortir. Chaque début d'après-midi, je la croise à l'entrée de l'immeuble au moment où elle se démène avec sa canne dans une main, son sac dans l'autre, et un téléphone portable qui braille au fond du sac mais refuse de se montrer. Elle est sur son trente et un. Rien ne semble l'arrêter, ni la pluie ni les grosses chaleurs, alors je lui propose de l'accompagner. « Non merci, to2borné. » J'insiste, et elle, prenant un air résigné de qui-veut-mais-fait-semblant-de-ne-pas-vouloir, finit par consentir. Elle monte à bord, pousse un soupir qui ressemble à un fou rire, « la faute à cette sacrée arthrose » se récrie-t-elle, refusant toutefois de se séparer de son sac qu'elle serre contre elle de ses deux mains et qu'elle n'hésiterait pas à menotter à l'anse si elle le pouvait. Nous avons à peine le temps de bavarder, car c'est à l'église du coin, deux rues plus loin, qu'elle demande systématiquement à être déposée. « C'est pour une visite de condoléances, to2borné », m'avise-t-elle immanquablement alors qu'elle sort un tube de rouge pour s'aiguiser les commissures ou époussette la veste de son tailleur noir qui raconte tant d'obsèques et d'enterrements. À cette âge, la mort fauche plus fréquemment, mais des condoléances un jour sur deux ? Comment ses proches trouvent-ils le moyen de passer l'arme à droite toutes les 48 heures ? Avait-elle été, dans une autre vie, moukhtara, médecin, ou de ces professions à carnets d'adresses pleins à craquer ? Ou cette philanthrope au sac inexhaustible qu'elle ne lâche plus désormais, toujours prompte à le déboucler pour un nécessiteux, pour un gamin, pour un malade ?

Hier, enfin, je m'aventurais à lui poser « la » question. « Qui avez-vous perdu aujourd'hui ? Vous vous rendez souvent à des visites de condoléances. » Elle m'a répondu, en me donnant une frappe affectueuse sur la joue, manière de balayer d'un revers de manche ma mine interloquée : « Je ne connais quasiment aucun des défunts. Mais c'est toujours une bonne chose de partager la douleur des gens de son quartier. C'est mon village qui m'a inculqué cela. »

 

Une multitude d'Yvonnes
Yvonne, et avant elle sa mère, était de celles qu'on surnomme les pleureuses car elle s'invitaient dans les funérailles villageoises, entre couronnes de fleurs et arrangements de chocolats, pour verser une larme qui chagrinerait davantage un rituel qui n'en a pas besoin. Il semblerait qu'une pleureuse, ça donne de la gueule à un enterrement. Et les nouveau-nés, les jeunes mariés, les fraîchement baptisés ? Ils ne nécessitent pas Yvonne, une Madeleine aux joues inondées, puisqu'ils sont vivants. On a les traditions qu'on peut. « Mais celle-ci, je connaissais bien sa belle sœur. On ne s'y attendait pas, heureusement que j'ai fait mes cheveux ce matin ! » Mon imagination se met en marche et suit ma pleureuse de voisine. Je la vois retirer une mantille du fond de son sac à main, qu'elle jettera comme on tombe le rideau sur son minois de circonstance. Elle connaît le chemin du salon par cœur. Par défi et par fierté, Yvonne récite en silence les noms de tous les présents dont elle serrera les mains, qui s'écossent sur les chaises tapissées en velours carmin, les molles et les dures, les fermes et les renfermées, les tristes et les rien à cirer. Ensuite, elle déclame les aubades larmoyantes qui savent par magie délier les canaux lacrymaux des proches du défunt qui finissent, sans la connaître, par poser leur nuque attristée au creux de son col pelle à tarte. « Dieu ait son âme, quel dommage, elle était si belle, j'étais à son mariage, pas plus loin qu'hier elle était chez moi pour le café, en tout cas elle a bien vécu, c'était un ange. » Elle n'en pense pas un mot. Elle s'installe entre les autres Yvonnes, houssées de tous les noirs, fichu sur la tête et mouchoir chiffonné entre les mains où s'égrène un chapelet de buis. Fronce les sourcils effarouchés à la vue des Yvonnes deuxième génération, celles montées sur des échasses à semelle rouge et accablées d'un it bag monogrammé. Puis, lassitude ou impatience, pioche dans un café que lui propose un serveur ganté, et prospecte les funérailles de demain qui repousseront les siennes un peu plus...

 

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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