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La Dernière

Et sa posture de vieille diva biberonnée au Xanax...

Photo-roman

Une curieuse voiture oubliée dans une ruelle que je fréquente régulièrement me fascine depuis mon jeune âge. Tous les jours, je tente de démêler les fils de son énigme.

16/10/2017

Dans ma petite enfance, je sortais peu. Mes déplacements se limitaient à l'école, aux visites médicales, aux après-midi chez les copains qui se comptaient sur le bout de mes cinq petits doigts et aux dimanches en famille. Ces sorties étaient si rares, donc précieuses, qu'elles ne cessaient d'abreuver mes yeux éponges d'un tourbillon de choses ramassées à la volée, d'un tas de trucs inconnus fiévreusement collectionnés. Jusqu'à aujourd'hui, j'en conserve précieusement le souvenir. Sur la ruelle où habite ma grand-mère, veillait un mimosa dont les expirations jaunes semaient le bitume d'un tas d'étoiles froissées. Au pied de l'arbre était garée une voiture.

Sale et esseulée

Le tapis de fleurs échouées qui semblait la figer dans une coulée hirsute avait beau tourner du blond au brun sous la main des saisons, la voiture, par contre, ne bougeait jamais. De semaine en semaine, elle était au même endroit, sale et esseulée, muette et immuable. Son pare-brise, essoufflé, masqué d'un pare-soleil en aluminium qui lui donnait une posture de vieille diva biberonnée au Xanax. Ses roues, à la fois à bout de souffle et impatientes de reprendre la route, qui n'en finissaient pas de s'affaler sur le bitume. Sa carrosserie, constellée des crachats des mauvais garçons, qui avait oublié sa couleur d'origine. Et sa mine, édentée, un squelette rouillé, écrasé d'une poussière gluante que même la pluie n'osait plus décrasser. Son intérieur, enfin, à la peau parcourue de rides, patiemment rongé par les visites des mites, que le jour s'était désormais interdit de saluer. Manifestement, cette pauvre carcasse n'intéressait personne. Elle semblait même répugner les kamikazes qui pullulaient en ville, à la recherche d'un véhicule discret pour y poser leurs bombes.

Ce que dit Wadad

Peu de villes recèlent autant que Beyrouth des bagnoles abandonnées au rebord d'une route, dans le fond d'un parking ou au coin d'un terrain vague, mais celle-ci en particulier m'a toujours obsédé. Était-ce le lien visuel que j'ai tissé avec ma mystérieuse bagnole oubliée ? Était-ce ce qu'elle dégageait dans son agonie aphone, cette ineffable poésie de l'attente de son conducteur fantôme ? Au grand dam des hommes de ma famille, je n'ai jamais été féru de voitures, et pourtant, il y a quelques mois de cela, au bout de mes recherches, je découvrais que le bolide en question est une Cadillac Fleetwood Brougham de 1977. Le propriétaire est donc formellement un homme, quelle dame s'enticherait d'une bête pareille ? Voilà, c'est tout ce que j'ai trouvé à propos de ce conducteur fantôme, sinon qu'il cultivait visiblement un goût prononcé pour les belles berlines. Et aussi qu'il a certainement vécu quelque part par là, sinon pourquoi sa bagnole serait garée ici ? Les commerçants du coin me donnent alors par vagues des réponses qui floutent mon enquête encore davantage. « Je ne me souviens plus, elle a été garée ici bien avant ta naissance. Je guetterai ce soir ! » rajoute Wadad, la vieille concierge aux appétences d'Agatha Christie. « Pourquoi tu te braques là-dessus, elle doit sans doute appartenir à un collectionneur! » disait ma grand-mère, moquant mes essais vacillants de rassasier mes nostalgies inutiles. « Je n'ai jamais vu quelqu'un la conduire ou la garer », lance le moukhtar qui pense asséner un point final à mon investigation.

Pourquoi ?

Rien ne m'arrête. Tous les jours, je me poste devant cette énigmatique Cadillac à l'assaut d'un indice perdu en chemin, une lettre aplatie par une roue, une empreinte dévorée par la poussière d'un rétroviseur, une pièce d'identité dissimulée sous sa masse accablée. Je fais le tour de l'objet, me penche, astique la fenêtre. J'apprends que mon suspect accusé de disparation fumait des Marlboro rouges dont il avait laissé traîner une boîte en wara' sur le siège passager, aux côtés d'un bloc-notes auréolé de café. Ce peu de chose confirme qu'il est un homme. A-t-il été notaire à l'époque où ce métier prospérait sur les yo-yos de la livre libanaise ? Avait-il été fauché par un franc-tireur en rentrant chez lui pour sa pause déjeuner ? Si c'est le cas, pourquoi aucun de ses héritiers n'a réclamé la voiture ? Bousculé par des bombardements soudains, aurait-il pris la fuite vers ses cousins au Brésil ? Quelle est son histoire ? Pourquoi ne pas lui en inventer une? Je rentre chez moi, note cette idée sur mon petit calepin des idées qui patientent.
Un jour, un article naîtra, mais si seulement le mimosa pouvait parler...

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

 

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