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La Dernière

Ma fac, un brin de Hogwarts planté au cœur de Beyrouth

Photo-roman

Balade improvisée sur le campus de l'Université américaine de Beyrouth pour retrouver, éparpillés çà et là, des morceaux de moi.

14/08/2017

Août caniculaire, ce n'est décidément pas la saison pour se balader dans Beyrouth qu'on dirait floutée par un mirage. C'est encore moins le moment pour vous parler études, écoles et universités. Mais voilà que pas plus loin qu'hier au crépuscule, après un rendez-vous rue Hamra, quelque chose que je ne pourrais expliquer me ramenait vers le campus de l'AUB. Étonnant désir, d'autant que la dernière fois que j'y suis allé, cinq ans auparavant, c'était à reculons, pour retirer un certificat gaufré d'or sur lequel reluisent mon nom et ma licence d'ingénieur, et qui patiente depuis au fond d'un tiroir poussiéreux.

Des bruits et des odeurs
Debout devant la main gate, mon œil, sans que je puisse l'endiguer, dégringolait déjà les marches aplaties par le poids du temps. Mon regard, sans m'attendre, s'était égaré si loin, si vite que le gardien avait dû me demander à deux reprises si j'étais étudiant ou touriste. Qu'est-ce qu'un jeune homme pouvait bien faire ici en ce dimanche ronflant d'août ? Impavide, absent, ailleurs, je lui tendais ainsi mon alumni card. Devant moi, le portail en fer forgé noir crissait alors, comme un monstre qui bâille, à la fois inoffensif et inquiétant. Je me retrouvais donc ici, sur le parvis principal de ce qui était ma fac, un pied dans une adolescence encore fumante et l'autre dans un âge adulte jamais réellement conquis. Alourdi par ce que mes parents appelaient la « vrai vie », mais délesté de la masse de ma gibecière en cuir vieilli, là où se battaient mes notes écornées et mes livres constellés de taches de café. J'ai retenu mon souffle, respiré sans clameur pour laisser éclore ce silence qui m'avait terriblement manqué. Ce précieux et inimitable silence qui fige même les arbres dans leurs gestes mous. Cette bulle verte, muette, soufflée par on ne sait quel ange et où Beyrouth se repose enfin de Beyrouth.

Des odeurs et des souvenirs
Au gré de mes pas de Petit Poucet à l'affût de souvenirs égarés en chemin, viennent à moi des débris d'odeurs que je cueille, des miettes d'odeurs que je ramasse. Les parfums sont ce qu'on retient si longtemps après, dit-on. Diluée dans le chant d'élytres, odeur de cuisine plastifiée qui déferle l'escalier centenaire qui mène à la « cafèt' » où les francophones jouaient à se reconnaître comme dans un dîner mondain. Odeur de choses invraisemblables que sèment les arbres pendant la nuit, odeur de trucs indescriptibles que font tomber les branches au murmure d'une brise et que nos semelles empressées écraseront au petit matin. Odeur de pipi de chat et de résine visqueuse, je n'ai plus jamais senti ce mélange ailleurs. Odeur d'iode, parfois, qui emporte dans ses ivresses l'odeur des portes et des bancs repeints de frais, on ne cesse de bricoler sur ce campus aux faux airs de Hogwarts. Odeur d'allumettes fiévreusement frottées derrière un buisson. Odeur de la tourbe mouillée par des pluies battantes aux fenêtres des classes assombries, les maigres marches escarpées qui conduisent au campus inférieur en tremblent encore. Mes Converse trempées s'en souviennent aussi du coup. Odeur des tables en formica décollé dans la library bondée, dont les révisions échevelées couturaient mes yeux de nuits sans sommeil. Odeur de l'encre crispée sur une feuille d'examen qu'on ne sait par quel bout aborder. Odeur d'un autre qu'on a repéré dans la faculté voisine, désiré, voulu, convoité, cherché du regard, qu'on a finalement approché. Et mon cœur redevient débutant, prêt à trébucher sur la cruauté banale d'un chagrin d'amour. Odeur de Javel et de déodorant pour mecs dans le couloir de la résidence universitaire. Odeur des moments très émoustillés ou très alcoolisés, odeurs des fois chuchotées ou criées où l'on ne sait plus trop ce qu'on fait, ni comment ni avec qui. Odeur de ma jeunesse parfois légère et indolente, souvent mélancolique et à l'ouest dans ses baskets, mais qui découvre à souhait les impatiences de la liberté.

Les chats et les premières fois
Cet après-midi, je me sens brusquement vieilli. On a tendance à croire que c'est l'école qui nous fait, mais moi je viens de cette université. C'est là que je me suis perdu, trouvé, accepté puis construit. J'observe ma faculté d'ingénierie en contrebas d'une descente et, même si j'ai fini par abandonner ce domaine, c'est presque voir mes premières fois s'aligner sous mes yeux. C'est tout cela qui me poursuivra toute ma vie, au-delà des cours d'algèbre et de programmation que j'ai méticuleusement gommés de ma mémoire. Mes premières émotions et mes premiers émois, ma première réelle découverte de ma ville, qui m'était longtemps une belle étrangère. Mes premiers vrais amis, ceux que j'ai soigneusement choisis, et les autres qui se sont égarés en route, mes premières fois d'adulte. Toutes ces choses que j'ai emportées avec moi, en franchissant un jour de juin l'entrée – devenue sortie – de ma fac où il est gravé en anglais : « Puissent-ils avoir la vie, et l'avoir abondamment ».
Les chats de l'AUB, eux, n'ont pas bougé. Ils ont toujours été là, agiles et chapardeurs, un rien mendiants mais le regard fier et interloqué d'un propriétaire squatté. Ils sont restés là, veillant sur nos jeunesses suspendues, blottis au creux de cet îlot vert en pleine ville. Ils y gardent précieusement toutes les raisons de ce « Non, je ne partirai pas » qu'aujourd'hui je comprends mieux...

 

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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