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La Dernière

Parce que le mot « khatifé » m’a frappé en pleine poitrine...

Photo-roman

Sa traîne blanche balaye sous mes yeux la corniche et je lui imagine, comme tant d'autres, une destinée de mariée malgré elle...

07/08/2017

En fin de jogging sur la corniche, je m'installe toujours sur la même banquette. Elle est placée sous un arbre, et un vieux pêcheur vient me tenir compagnie. L'un de l'autre, nous ne connaissons rien, pas même les prénoms. Il sait que je cours ici en fin d'après-midi parce que le médecin me l'a recommandé ; je sais qu'il passe ses journées à attendre qu'un poisson vienne mordre l'hameçon. Nous avons créé un lien que je ne saurai décrire.

Le plus souvent, mon ami de la mer frotte des allumettes pour ses Marlboro et chacun de nous y va de sa complainte, toujours sur le sort du pays, la météo, la vulgarité des chanteuses pop et l'incivilité des Libanais. Des sujets qui ne fâchent pas. Autour de nous, tout est rose, couleur puérile des choses simples : tricycle des petites filles, nuages de barbes à papa, la mer quand s'y trempe le soleil aux yeux changeants. Cette chaleur sucrée d'août écrase tout, les bruits et les ombres des promeneurs que le pavé humide semble avoir avalé. L'autre jour, une mariée est passée, on l'avait entendue au loin, le battement de ses talons pailletés d'abord, puis ses pas saccadés par une traîne trop longue. Elle était accompagnée de deux filles, ses sœurs sans doute, et je me suis surpris à sourire béatement. Mon compagnon de banc avait dit : « Elle en est à son deuxième mariage, ses parents l'ont forcée à briser le premier, elle avait été enlevée. »

Chétive petite chose

J'ai entendu pour la première fois cette expression au cours d'une banale après-midi de mon enfance. Khatifé. Ce mot avait provoqué en moi un choc sismique dans le bas-ventre. Tant à cause de la violence de sa sonorité que la manière flegmatique dont une copine bavarde de ma mère l'avait balancé, comme ça, au débotté, dans une pile de potins dérisoires, autour d'un café, disant que telle fille avait été « enlevée ». Ma mère l'avait immédiatement interrompue par un « chut ! », en fermant un peu les yeux et se mordant la lèvre inférieure. J'avais donc reçu ce khatifé en pleine poitrine et il avait grimpé, comme se faufilent les vipères, jusqu'à ma petite tête qu'avaient aussitôt colonisé des images terrorisantes. Je voyais une scène de kidnapping tout droit sortie des plans tortueux de ces films noirs que ma sœur lorgnait tard le soir, en catimini. J'imaginais une chétive petite chose aux yeux bandés. Bâillonnée, pourquoi pas battue, luttant en vain car poignets et chevilles ligotés, bouche scotchée, peut-être même planquée dans un sac, carrément jetée dans le coffre d'une voiture et emmenée au loin par son bourreau de mari. Des semaines durant, je n'en avais pas dormi, des visions de ma mariée disparue. Plus tard, on m'avait expliqué que, fuyant les foudres de leur père (généralement), les amants s'enlevaient par consentement mutuel, qu'ils s'emportaient main dans la main et prenaient la poussière de la route du bonheur.

Poupée en plastique

En revanche, les deuxièmes noces de la mariée de la corniche étaient convenues : « un mariage arrangé », dixit mon vieux pêcheur. Cette robe rutilante d'organdi et satin blanc, montée comme une meringue, elle en avait pourtant rêvé. Elle ne l'avait vue et touchée que sur Farah, sa poupée en plastique dont la Chine avait oublié de poinçonner l'œil droit. Face à la caméra qui longe avec elle ce bord de mer, elle fait silence, mais les vaisseaux rougis de ses yeux au rimmel écarquillé m'ouvrent les tiroirs de son histoire. Ils me racontent qu'après cette khatifé avortée, la sœur aînée, en bordeaux, avait fait exprès de lui écraser le pied, histoire de l'estampiller prochaine mariée de la famille. Il ne restait plus qu'à lui assortir un homme comme il le faut, un garçon très bien, un fils de bonne famille. Ses parents avaient donc pioché dans les collatéraux. Les filles comme elle ne se marient qu'avec les leurs.

L'époux désigné, ses proches à lui s'étaient ensuite rendus au domicile de la jeune fille pour faire semblant de demander sa main. Pour l'occasion, on avait retiré les housses du salon, fait fleurir la terrasse, dépoussiéré les tableaux faits au point de croix, sorti le service en cristal faux Bohême, mis de l'amidon dans les sourires, des dragées sur les tables vêtues de nappes brodées. Il s'était mis à genoux et, sans surprise, sans attendre ou entendre le consentement de la concernée, l'affaire avait été bouclée. Le jeune cousin avait distribué des mouchoirs en papier dans une boîte en plexiglas pendant qu'on tirait des balles de joie à partir du balcon. Plus tard dans la soirée, ils se reverront pour la deuxième fois. Les gens du quartier attendront sur leur balustrade le passage du cortège, les femmes pousseront des zalghoutas, des chants presque barbares, et arroseront les mariés malgré eux de grains de riz et de pétales fanés. Dans un restaurant arabe parsemé de chaises en plastique et d'ampoules en néon, d'une même main ils couperont la pièce montée. Lui, engoncé dans un costard élimé que le fils de son patron lui aura prêté, le buste altier d'avoir décroché la plus belle de la famille. Et elle, encagée dans son corset usé, le regard poussé vers l'espoir d'un ailleurs où quelqu'un viendra... l'enlever.

Chaque lundi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image d'un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...


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