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Idées

Nous sommes tous libanais (oui, tous)

Point de vue
14/12/2019

« Si je suis en train de rêver, ne me réveillez pas », écrivait Dominique Eddé dans Le Monde, rapportant les mots d’un manifestant. Mais sur les bords de Seine et ailleurs, on a rêvé aussi par écrans interposés, car lorsque la jeunesse d’un pays se lève, c’est le monde entier qui rajeunit.

Dans ce processus quel peut être le rôle joué par les sociétés civiles de l’étranger ? À l’heure où la « thaoura » s’engage dans une phase critique, se demander quel pourrait être le rôle des sociétés civiles à l’étranger n’est pas inutile. Dans le passé, des mouvements nationaux qu’on pensait voués à l’échec ont finalement connu le succès pour avoir su attacher à leur cause des ressortissants de nations étrangères.


Révolution 2.0
Une telle coordination est inutile, dira-t-on, puisque chacun peut suivre la « thaoura » en direct sur les réseaux sociaux. Certes, mais si la digitalisation des contestations présente des avantages, elle comporte aussi des limites. Capacité de rassemblement, plasticité du mouvement, économie des moyens constituent autant d’atouts de ces mouvements 2.0. Symboliques de cette association étroite entre le « smartphone » et le mouvement contestataire, les images de ces foules immenses à Tripoli ou à Beyrouth éclairées à la lumière de leurs écrans comme autant de bougies.

Envers de la médaille : le monde virtualisé n’est pas celui du temps long, mais celui des emballements et de l’affect. Autre limite : le modèle collaboratif porté par le numérique peut laisser penser que le politique est désormais caduc. Or refuser l’action politique, c’est accepter de la laisser à d’autres.

Enfin, la diffusion en direct de la révolution peut donner le sentiment que cette dernière est universellement comprise. Or le monde numérique est aussi celui des enfermements collectifs. On l’a vu en France avec les marches républicaines, dignes et chaleureuses, qui réunirent les 10 et 11 janvier 2015 quatre millions de personnes à la suite d’attentats meurtriers. Un simple coup d’œil sur les médias étrangers eut tôt fait de nous ramener à la réalité. Nous étions quatre millions, mais nous étions seuls.


(Lire aussi : La révolution et le monde : l’« anima » libanaise)


De même, en dépit d’excellentes tribunes et émissions, rares sont ceux qui hors du Liban et non-Libanais ont, semble-t-il, perçu la singularité du mouvement. Après tout, « Kellon, yanne kellon » (« Tous, on a dit tous ») n’est-il pas le mot d’ordre de tous les dégagismes ? Aussi les deux (très) bonnes nouvelles apportées par le mouvement – l’intacte vitalité de la société civile libanaise et le dépassement spontané des clivages confessionnels – restent largement ignorées. Il s’agit de faire ressortir aussi bien la centralité que l’universalité du cas libanais : des défis environnementaux, économiques, sécuritaires à la gestion de la pluralité religieuse. Ses réussites seront les nôtres et l’espérance qui anime la société libanaise sera le meilleur antidote à notre désenchantement. Or des échanges sur WhatsApp n’y suffiront pas.

Car l’« homo numericus » n’a pas frappé d’obsolescence l’homme incarné et c’est tant mieux. Le plaisir qu’ont les manifestants à se retrouver le montre à l’envi. Ce « plébiscite de tous les jours » redonne à la définition de la nation par Renan une nouvelle jeunesse sur la terre qu’il a foulée. Il souligne la pertinence de la réflexion de Jacques Julliard qui constate qu’en nos âges « postmodernes », la nation reste un « indispensable creuset des volontés et des espérances » (Le Figaro, 3 novembre 2019). Au cours des manifestations, le déploiement à l’infini du drapeau a exprimé le bonheur tout simple de se sentir appartenir à une communauté de destin liée par son histoire, même douloureuse, et par ces mille petits liens linguistiques, culturels, voire gastronomiques qui font le sel de la vie et dont la mondialisation n’a pas supprimé le besoin. Sur la place des Martyrs et ailleurs, le mouvement est devenu un laboratoire d’idées et d’initiatives, espace de solidarité, lieu de rencontre et de brassage, illustration vivante de ce qu’une nation doit être.

Investissant des lieux symboliques, désignant la place Riad el-Solh comme le point « zéro » de la longue chaîne humaine qui rejoignit le 27 octobre Tyr et Tripoli, ou se retrouvant dans l’« Œuf », tel que la guerre civile l’a laissé, les manifestants d’octobre ont fait montre d’un sens historique certain. Le peuple s’est enfin configuré à ses frontières. À cent ans de distance, le pari fou de ceux qui les tracèrent se trouve ainsi validé. Et le drapeau brandi par la foule, de Tripoli à Tyr, valide le choix audacieux des inventeurs du « Grand Liban » et renouvelle dans la rue le pacte national. Creuset d’influences, l’arabité libanaise a trouvé au cours de ce mouvement une vitrine numérique à sa mesure : la création « high-tech » renouvelle l’emblème plurimillénaire du cèdre et de ce mouvement, Khalil Gibran est le prophète.


(Lire aussi : La révolte libanaise devra se faire révolution ou mourir)


« Et maintenant on va où ? »
« W halla’ la wayn ? » (« Et maintenant on va où ? »). Le « spectateur engagé » qui suit de loin le mouvement en perçoit peut-être davantage certains écueils, lui qui n’a pas connu l’ivresse des rassemblements. Lui reprocher cette distance critique serait dommage : car ces écueils n’en existent pas moins.

Libérer les forces vives de la nation, assainir la situation financière, doter le pays d’infrastructures modernes, installer aux commandes une équipe probe et efficace, telles sont les urgences de l’heure que plusieurs coordinations du mouvement ont rappelées. Faire sauter les verrous du confessionnalisme ? Oui, mais jusqu’où ? Comment ? Autant de sujets qui pourraient faire l’objet d’échanges au sein de comités à l’étranger, en particulier en France.

Une telle organisation en réseau transnational nécessite, au Liban même et issu de la contestation, un leadership et des objectifs, bref le retour du politique. C’est accepter aussi la réapparition de clivages, mais sur de nouvelles bases et avec d’autres personnes, en aucun cas avec celles qui verrouillent et dépouillent le pays depuis des décennies. L’unanimité ne peut avoir qu’un temps ; se diviser sur des idées, c’est se donner les moyens de croître ; s’unir sur un programme, même a minima, c’est se donner les moyens d’agir sur le réel.

« Réformes improbables et révolution impossible » écrivait Karim Émile Bitar au début du mouvement. Après l’euphorie et l’inquiétude mêlées des premiers rassemblements, le temps est venu du pessimisme actif et de l’inscription de la « thaoura » dans le temps long de l’action. Constitués autour de personnalités libanaises issues de la société civile, ces comités de la « thaoura » dans le monde pourraient fédérer des forces vives hors du Liban, accroître l’influence du mouvement et l’enrichir du regard de l’Autre.

Certes, tout cela sera long, difficile, mais ce sera exaltant, car ce qui a été vécu au Liban comme ailleurs portera un jour ses fruits. Non, tout n’est pas halluciné.


Par Clotilde de FOUCHÉ-COUR
Ancienne élève de l’École normale supérieure et enseignante en classes préparatoires. Dernier ouvrage : « Le Cèdre et le chêne. De Gaulle et le Liban » (codir. avec Karim Émile Bitar, Geuthner, 2015).


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BOSS QUI BOSSE

J'en connais qui vont exploser de colère.

Celles et ceux qui voient le sud Liban occupé par des perses. Hahahahaha...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

VEUILLEZ M,EXCUSER. ET CEUX QUI TRAVAILLENT ESPRIT, COEUR ET AME POUR LE COMPTE ET LES INTERETS DE PAYS ETRANGERS...ET JE PARLE AU PLURIEL... SONT-ILS D,APPARTENANCE LIBANAISE ? J,EN DOUTE FORT.

Marie-Hélène

Une fois pour toutes , kellon yaani kellon se traduit par Tous ça veut dire Tous!

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