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Idées

La révolution et le monde : l’« anima » libanaise

Commentaire
30/11/2019

Projetons-nous dix ans, cent ans, mille ans en avant. Qu’aura apporté la révolution libanaise au monde ? Comparaison n’est pas raison, mais nous n’avons que la comparaison avec d’autres grandes révolutions, en mode tant synchronique que diachronique, pour répondre à cette question et donner sens à notre révolution.

La révolution que nous vivons depuis un mois est une renaissance de l’État-nation libanais. Elle est en cela mesurable à des dizaines d’autres révolutions qui ont accompagné la naissance formelle de l’État-nation lors de la grande Révolution française, produisant le cri « Vive la nation » à Valmy le 20 septembre 1792. Malgré des retours parfois inquiétants, les drapeaux des partis sont noyés au Liban dans le seul drapeau de la nation.

Mesurable aussi à la révolution du Cèdre en 2005-2006, notre révolution demande la chute de l’ancien régime, que traduit également son slogan central en une demande de retraite anticipée pour l’ensemble de la classe politique « Kellon yaani kellon » (« Tous, ça veut dire tous »). Nous savons que l’intifada de l’indépendance, comme s’appelait également la révolution du Cèdre, avait réussi à forcer le départ des troupes syriennes du territoire, mais échoué dans la persistance au pouvoir d’un président de la République, Émile Lahoud, dont le mandat avait été prolongé par suite des menaces du président syrien – des menaces documentées officiellement par l’ONU. Si le président actuel, Michel Aoun, premier responsable par la gabegie népotiste associée aux excès de son gendre, n’est pas forcé à se retirer du pouvoir, l’échec de la révolution de 2019 sera aussi patent que celui de 2006.


Tsunamis
Dans le cadre régional, la révolution au Liban s’inscrit dans un large mouvement moyen-oriental, massivement non violent, le printemps arabe. Appellation courte, car la vague révolutionnaire qui a commencé à Beyrouth en 2006 s’est étendue à Téhéran en 2009, puis sur une grande partie des États de la région à partir de 2011, y compris dans une manifestation imposante en Israël en été 2011 et une révolte en Turquie tout au long de 2012-2013. S’il est vrai que le printemps arabe a essuyé des revers importants, il a repris son souffle en Algérie et au Soudan en 2019, puis au Liban, en Irak et en Iran à l’automne. Il faut s’attendre à d’autres mouvements de révolte partout, y compris en Arabie saoudite, en Syrie et en Égypte. Le tsunami moyen-oriental est perceptible, même si les détails de son déroulement dans l’un ou l’autre pays sont imprévisibles. Dans un cadre plus mondial, qui intègre les manifestants de Hong Kong, Paris ou Santiago, la comparaison est plus nuancée. À Hong Kong et à Téhéran, la dictature respectivement du Parti communiste chinois et celle des ayatollahs sont nettes. Au Liban comme à Santiago et à Bagdad, le désarroi économique se joint à une dénonciation de gouvernants peut-être moins sanguinaires, mais qui n’en sont pas moins brutaux et peu enclins à démissionner. Dans la France des gilets jaunes, en revanche, comme dans le mouvement Occupy aux États-Unis et les grandes manifestations à Washington au début du mandat Trump, d’autres avenues politiques et juridiques sont ouvertes à la population manifestant dans la rue. Elles garantissent une perspective réelle de changement par les urnes.


Souffle féminin
Plus profondément, dans le cadre d’une philosophie de l’histoire caractéristiquement non violente dans les révolutions qui clairsèment le monde, la révolution libanaise actuelle offre une caractéristique sans précédent : son souffle féminin. Soit ce que le psychanalyste Carl Jung, puis après lui le philosophe Gaston Bachelard, ont désigné sous le terme d’« anima ». On avait vu cette « anima » féminine en ébauche dans les manifestations du « Pink Movement » aux États-Unis au lendemain de l’élection de Donald Trump, ainsi que dans la célèbre photo de la jeune femme soudanaise dans les rues de Khartoum, Alaa Salah, le 8 avril 2019. Il est d’autres précédents ponctuels, y compris dès 1977 sur la place du Cinco de Mayo à Buenos Aires, par des femmes dont les maris et enfants avaient été disparus par la junte, ou en Syrie dans la première manifestation des femmes de Marja le 16 avril 2011, brutalement réprimée par le pouvoir, et en Russie dans le courage du groupe Pussy Riot. Et, chez nous, le mouvement des parents de disparus de nos guerres, animé par Wadad Halwani. Mais nulle part cette empreinte n’a égalé en densité et en force la scène libanaise révolutionnaire de l’automne 2019. L’omniprésence bariolée dans la rue, les expressions et banderoles les plus convaincantes, l’« anima » philosophique se dévoilant au quotidien sont œuvre éminemment féminine. Jamais révolution nationale n’a vu des femmes non violentes à l’avant-garde du mouvement populaire comme au Liban. Ainsi, dans le tableau célèbre de Delacroix représentant « La Liberté guidant le peuple », la femme révolutionnaire porte le drapeau tricolore, entourée de fusils brandis par les révolutionnaires mâles. Elle est expressément violente. A contrario, dans un cliché pris le 25 octobre dernier au centre-ville de Beyrouth par un photographe de l’agence AP, et qui constitue à mon sens la photo la plus expressive de la révolution libanaise, une femme se dresse bras nus levés, devant deux tontons macoutes armés de bâtons. Cette image est expressément non violente. Il ne s’agit pas là d’une expression isolée. Le lendemain du 17 octobre, alors que la confrontation entre manifestants et forces de l’ordre sur la place Riad el-Solh tournait à la violence mutuelle entre les deux parties, les jeunes femmes, les plus courageuses, se sont résolument interposées entre les deux rangées menaçantes pour protéger la non-violence révolutionnaire, en appelant les jeunes gens à rester derrière elles : « Al-shabab wara » (littéralement : « les jeunes (hommes) derrière ! »). Cet acte a donné le ton, qui persiste six semaines après le déclenchement de la révolte. Depuis, les grandes manifestations féminines se sont poursuivies, devant le Musée dans une marche déterminée, à la soirée des chandelles de Beyrouth, jusqu’aux quartiers symboliques de Aïn el-Remmaneh et Chiyah qui ont bravé cette semaine les tenants de la violence en manifestant ensemble. Il n’est pas de révolution dans l’histoire du monde qui ait été tellement éclairée par le leadership féminin et son « anima ».

Au début de la révolution, j’étais persuadé que le prochain cabinet devrait être paritaire. Je suis maintenant convaincu que si le gouvernement devait ressembler à l’« anima » de la révolution, il faudrait qu’il soit entièrement féminin. L’« anima » philosophique d’un avenir non violent, c’est l’apport principal au monde qu’offre la révolution libanaise.


Par Chibli MALLAT

Avocat, professeur de droit, activiste. Dernier ouvrage : « Philosophy of Nonviolence » (Oxford 2015).



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Honneur et Patrie

La Révolution française de 1789 fut une révolution contre la monarchie absolue.
La Révolution ,aux sons des casseroles (photo), est contre la mainmise des voleurs sur l'argent public et sur toutes les affaires de l'Etat, contre les carpettes indigènes au service du nouvel empire perso-iranien.
La Révolution libanaise est contre la mainmise de l'obscurantisme des temps primitifs contre l'unique pays libéral arabo-occidental et contre l'unique République laïque de la Ligue dite arabe.

C- F- Contributions et Interprétations

""Projetons-nous dix ans, cent ans, mille ans en avant. Qu’aura apporté la révolution libanaise au monde ? Comparaison n’est pas raison, mais nous n’avons que la comparaison avec d’autres grandes révolutions...""..

D’emblée, Monsieur, vous vous projetez dans l’avenir, avec la conviction de le prédire… Nous verrons quels seront les acquis de ce mouvement de contestation... Votre question comporte un non-dit ….
Pour la suite, c’est du déjà lu...Et les journalistes de ce quotidien ne sont pas en reste… On en lit tous les jours des analyses, éditos, et ils sont tout aussi pertinents.
Ecoutez, au point où on en est, la démission du premier ministre, et c’est déjà un bel acquis, n’est pas assez. Que d’autres suivent, ""Tous, bien entendu tous"", surtout les chefs de guerre...
Il faut surtout se débarrasser des vieilles idéologies, et ce n’est qu’un conseil..............

gaby sioufi

hezbollah a une chance qui ne se renouvellera jamis plus :
denier aoun Ouvertement, jobran et leurs "caprices" ,
agreer a un cabinet tel que les revolutionnaires exigent .
HN aura ainsi fait UN Pied de nez de pointure 53 a ceux qu'il accuse de vouloir sa perte via les revolutionnaires,
ET, sutout< regagner les coeurs de TOUS les Libanais !
Puisque de ttes facons nulle partie locale ou internationale ne pourra le desarmer.

Nicolas Rubeiz

Bel article Chibli Mallat!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SI CETTE REVOLUTION N,ARRIVE PAS A DELOGER TOUS LES ABRUTIS CORROMPUS ET INCOMPETENTS... TOUS... KELLON YE3NE KELLON... BEAU-PERE ET GENDRE INCLUS... ELLE AURA ECHOUE. IL LUI FAUT PERSEVERER. LA PERSEVERANCE A COMME FRUIT LE SUCCES.

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