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Idées

Le droit à la ville, cet autre acquis de la « thaoura »

Occupation de l’espace public
30/11/2019

Depuis le 17 octobre, le Liban connaît le plus grand mouvement populaire de son histoire, une révolution qui cherche à faire chuter un système politique corrompu qui a mené le pays à la stagnation et à la misère. L’appropriation de l’espace public et sa reconfiguration spontanée par le peuple font partie des phénomènes les plus intéressants de ces dernières semaines : de Zaytounay Bay à Beyrouth à Sahet el-Nour à Tripoli, en passant par les places et ronds-points de Tyr, Nabatiyé, Baalbeck et bien d’autres, l’occupation transgressive d’espace public souvent privatisé ou gentrifié est un acte de contestation par excellence.

À Beyrouth, par exemple, l’appropriation du centre-ville s’est faite selon un schéma dont l’organisation est exceptionnelle d’intelligence collective. La place des Martyrs est devenue un lieu de grands rassemblements festifs et musicaux tandis que la place Riad el-Solh et la rue de l’émir Bachir se sont imposées comme des espaces de contestation et de revendications plus militants. Le parking du centre Azariyé accueille les tentes de divers groupes de la société civile, tous rassemblés comme dans une agora où semble se forger une culture politique commune. Aussi, un véritable marché relie la place des Martyrs, Riad el-Solh et Azariyé et propose essentiellement de la nourriture sur des kiosques et carrioles, un souk improvisé qui apporte de quoi alimenter toute la révolution.

Se rajoute une constellation d’autres espaces. Des campements où passer la nuit sont installés. L’espace autour de la statue des Martyrs devient une boîte de nuit à ciel ouvert. L’esplanade du mausolée de Rafic Hariri rassemble plutôt un public familial, tandis que l’escalier de la mosquée al-Amine devient un lieu pour se poser et observer la foule. L’« Œuf », cinéma icône de la guerre mais voué à la dénaturation au sein d’un projet immobilier, devint un lieu tantôt de fête, tantôt de débats. Le Grand Théâtre, destiné à être transformé en boutique hôtel, est redécouvert par le peuple qui a fièrement affiché sur une bannière sa joie de reprendre ainsi ce « bien public ». Particulièrement significatif, le fait que ce soit le long du mur sud de la mosquée al-Amine, là où se trouvait avant-guerre le célèbre café « Ahwet ezeiz », que sont installés tables, chaises, narghilés et tentures. Peut-être s’agit-il d’une preuve de la permanence des villes, de leur capacité à se régénérer et à créer des espaces qui font sens pour peu qu’on leur en donne la liberté.


« Al-Balad »

En somme, les protestataires ont recréé spontanément une image de ce que les Beyrouthins appelaient affectueusement « al-Balad » (« le Pays »), car il rassemblait dans une centaine d’hectares tout ce que le Liban avait à offrir avant 1975. Dans ses rues s’alignaient avant la guerre une infinité de boutiques tandis que persistaient les anciens bazars : Souk Tawilé, Souk el-Jamil, Souk Sursock, Souk des menuisiers, des bijoutiers, aux poissons, aux légumes… La multitude de cinémas, hôtels, cafés et restaurants composaient un quartier qui était aussi un lieu de loisirs où tout un chacun pouvait vivre ses habitudes. Se rajoutait aussi une gare routière où se croisaient bus et taxis venant de tous les coins du Liban et de tous les pays de la région. Au milieu de ce fourmillement, vivaient de nombreuses familles de classe moyenne et modeste, mais aussi parfois de milieux plus aisés, dans leurs anciens palais. Le centre-ville vivait aussi au rythme de ses places, rues et avenues, de ces espaces de respiration et de cheminement permettant à l’ensemble de fonctionner en cohésion. Quartier le plus animé de la ville, rassemblant une grande part de ses fonctions politiques, administratives, commerciales et culturelles, il jouait le rôle que le centre d’une capitale est supposé avoir : celui d’espace de rencontre et lieu d’échange entre citoyens de tous horizons.

Presque intégralement exproprié après la guerre par la société privée Solidere, ce centre a été détruit à 80 %, malgré l’opposition de la société civile. Émerge alors un quartier qui s’adresse presque exclusivement aux plus aisés, alignant boutiques et restaurants de luxe, bureaux et riches résidences logées dans des tours et condominiums hypersécurisés. Le centre-ville n’étant plus que la vitrine d’une élite politique et financière, ses espaces publics sont perçus comme exclusifs et défavorables à ceux qui n’auraient rien à y faire ou consommer et où la présence sécuritaire est d’autant plus hostile. Il finit ainsi par être donc déserté par la grande majorité des Beyrouthins et des Libanais, qui n’y trouvent plus l’imbrication de fonctions urbaines et sociales qui faisait de ses rues, souks, avenues et places un lieu où se rencontrait une foule de gens à la recherche d’une infinité de choses. En empêchant les gens de reconstruire eux-mêmes le centre de leur capitale, au motif que c’était là l’affaire d’une autorité supérieure (fût-elle privée), Solidere a non seulement privé le peuple d’un espace fédérateur et de cohésion sociale, il l’a aussi privé d’un projet commun, participant à empêcher les gens de panser collectivement la blessure de la guerre et d’écrire ensemble une histoire commune.


Rendre l’éphémère pérenne

Depuis le 17 octobre, les citoyens ont cependant repris la main sur le récit de leur cité et ont expérimenté leur droit à la ville. Dans ce nouvel état de permissivité, les vides du centre-ville révélèrent leurs potentiels. Un nouveau centre-ville a pu y être reconstruit par le peuple et pour le peuple, dans ses composantes les plus diverses et en particulier pour la classe moyenne, les défavorisés, les marginalisés. Mais cette occupation est nécessairement éphémère et est vouée à disparaître avec la fin du mouvement. Elle aura cependant permis de crier des besoins que Beyrouth et autres villes libanaises ne comblent pas : des plateformes de débat et d’expression, des lieux de rencontre et de rassemblement, des commerces abordables, des espaces publics permissifs et appropriables offrant des possibilités de promenade, de collation, de loisirs simples, de flânerie, de fête et de joie. Surtout, la transgression totale de l’ordre établi par Solidere et l’État exprime l’envie profonde de prendre part au devenir de la ville et d’en devenir acteur. De s’affranchir d’une autorité abusive qui cherche à contrôler l’espace public, à lui imposer une privatisation et marchandisation accrue.

Comment favoriser cette participation citoyenne à l’avenir ? La mission des institutions et des administrations, que nous espérons voir se renouveler dans un futur proche, sera de répondre à ces besoins et ces aspirations. Telle est en tout cas la condition pour que l’expérience éphémère de ces espaces provisoires devienne un acquis pérenne.

Par Antoine ATALLAH

Architecte-urbaniste.


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Georges Lebon

Ce discours plein de clichés est très partisan. Tout le monde ne souhaite une ZAD en plein centre de Beyrouth !

Muller Bertrand

tres bonne analyse,visionnaire lucide.Merci

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