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Em Ken, blogueuse blagueuse

Beyrouth Insight

Dissimulée derrière son personnage d’animation, cette blogueuse, drôle et voluptueuse, qui a explosé avec une parodie chantée du désormais légendaire « Mabsouta », lance aujourd’hui sur la plate-forme Anghami une version longue de ce tube, devenu l’un des porte-étendards de la révolution...

15/11/2019

Au lieu de nous donner rendez-vous dans l’un des cafés huppés du centre-ville de Beyrouth où elle a ses habitudes, Em Ken préfère que l’on s’entretienne avec elle à domicile. « Avec ce qui se passe, je n’ai aucune envie de sortir, si ce n’est pour participer à un rassemblement », nous fait-elle parvenir par message, au lendemain de l’interview télévisée du président dont elle dit : « Je suis sidérée par ses propos. Comment quelqu’un qui se prétend être le père de tous peut sommer ses propres enfants d’émigrer ? » En chemin, une foultitude de questions nous traversent l’esprit : à quoi ressemble la version en chair et os de cette influenceuse aux 50 mille abonnées, qui a explosé avec sa chanson-parodie du Mabsouta de Jihane el-Khoury, mais dont on ne connaît, en fait, que si peu de choses ? Qui se cache derrière le masque de cette blonde pixellisée, fabriquée par des logiciels d’animation et se décrivant sur son compte Instagram comme « une femme arabe forte et libérée » ? Qui est à l’origine de ce phénomène qui égrène sur réseaux sociaux, à coups d’images et de courts clips, des satires de la société libanaise ?


Ken et Lily

Et c’est là qu’on la découvre sur la terrasse de son appartement, se prélassant au soleil, sous une capeline qui sied bien à cet automne au goût de printemps, la parfaite incarnation de sa version animée. Le même minois-mignardise de Betty Boop peroxydée, le même regard azur au rimmel écarquillé, la même plastique sculptée par une robe saillante à motifs fleuris, « c’est une question de gènes, je crois, parce que je ne fais jamais de sport, j’ai horreur de ça ! » Et quand on avait cru avoir élucidé le mystère Em Ken (la maman de Ken, en arabe courant, NDLR), celle-ci préfère rester vague quand on aborde son histoire. Elle se contente de raconter qu’elle est née et a poussé à Beyrouth dans une famille bourgeoise, a cumulé deux diplômes, Business et Fine Art, qui convenaient aux deux pans de sa personnalité, « une femme d’affaires et une artiste », sort d’un divorce tumultueux avec un certain Ricardo, ne veut plus de relations sérieuses et d’hommes qui l’encagent ; et partage son appartement avec son fils Ken, « un adolescent à l’âge ingrat », qui ne cesse d’interrompre l’entretien, et Lily « l’employée de maison, qui essaye de me voler la lumière des projecteurs ». Quant à ses goûts et ses aversions, Em Ken commence par livrer sa vision du monde qu’elle partage entre « classe et pas classe », confie ensuite qu’elle aime danser (sous la douche) mais abhorre les fêtes qui se terminent à pas d’heure ; qu’elle raffole de fast-food, recherche des amourettes sans lendemains avec « des hommes grands et musclés, qui ne me prennent pas la tête et surtout qui ne me contrôlent pas », ne fume pas, ne boit pas de café, défend corps et âme la cause des femmes et celle de la communauté LGBTQ, refuse d’avaler les couleuvres de nos politiciens corrompus et prône la libération de son corps, en se fichant éperdument des préjugés.

C’est pour exprimer haut et fort ses points de vue, qu’Em Ken choisit de créer il y a un an un compte Instagram, d’abord sous le nom énigmatique de Memojiboy, au sein duquel elle se met en scène, mais dissimulée derrière une figure animée dont le mystère ne cesse de gonfler, à mesure que les followers affluent par milliers. « C’est génial qu’un an plus tard, les gens continuent à se demander qui est derrière le personnage de Em Ken », se réjouit-elle presque.


(Lire aussi : Patrick Baz : Photographier, c’est écrire avec la lumière)


Comment être « mabsouta » ?

« Je refuse de montrer qui je suis vraiment parce que le succès ne m’intéresse pas, et je tiens à mon anonymat. Et puis, aussi, parce que j’aime bien cultiver le doute. C’est classe », affirme celle qui, quoi que nimbée de mystère, crée et cornaque chacun des détails de son personnage et de ses posts, épaulée par une équipe qui se charge de mettre en images toutes les idées qui lui fourmillent dans la tête. « Ils sont les seuls à savoir qui je suis. Même lorsque je dois créer du contenu pour un client, je refuse que celui-ci soit présent sur le tournage. »

Sur sa plate-forme, Em Ken dézingue les clichés sociaux de l’époque, le mari infidèle, l’ex dont on ne s’est pas remis, la femme qui se bat contre le temps, l’obsession des selfies, et se sert parfois d’extraits de séries et de vidéoclips où elle se met en scène. Dans le même temps, « puisqu’il faut se moquer de soi-même en premier », Em Ken se plaît à jongler avec les poncifs de sa propre personnalité, le produit d’un milieu bourgeois et le mégaphone de la révolution, la mondaine et l’engagée, la mère de famille et la femme libérée. Et si son profil commençait déjà à devenir viral sur Instagram, l’explosion a lieu au cours de la révolution d’octobre dont, précise-t-elle, « je n’ai manqué aucune manifestation ».

Lorsqu’elle voit défiler toutes les injures portées contre le « mabsouta » de la partisane du Courant patriotique libre, Jihane el-Khoury, Em Ken considère que « ce harcèlement est injuste et va à l’encontre de l’esprit de la révolution ». Cela dit, lorsque el-Khoury prend parole au sein de la manifestation en soutien au président, le 3 novembre, Em Ken est furieuse : « Comment cette femme peut-elle penser que l’on peut être “mabsouta” au vu de l’état du pays ? C’est indécent. » En l’espace de quelques heures, elle rédige les paroles d’une chanson qui slamme en boucle Ba3dik, ba3dik mabsouta ? (Tu es encore heureuse ?) sur fond d’images illustrant tristement les conditions dans lesquelles nous vivons depuis plusieurs années, la précarité, les dégradations de l’environnement, les injustices sociales, la corruption... Il suffira que le titre soit mis en ligne pour qu’il soit aussitôt relayé, commenté, liké massivement. Accumulant à ce jour près de 100 000 vues et devenant sans conteste l’un des tubes de cette révolution, si bien que le morceau sera lancé aujourd’hui à 14 heures, en version prolongée, sur la plate-forme musicale Anghami. Et Em Ken de conclure, avec une colère teintée d’espoir : « C’est ma manière de contribuer à la révolution. Je fais ça pour nos enfants, pour mon fils Ken. Contrairement à ce qu’a pu dire le président, Ken n’émigrera pas. »





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