Liban

Avec Qabr Chmoun, une volonté iranienne de « nettoyer » la scène politique libanaise

Éclairage
17/07/2019

La décision de briser l’échine du chef du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt a été prise. La persistance à vouloir déférer la question des incidents de Qabr Chmoun devant la Cour de justice n’est autre que le moyen d’en finir avec le leadership de M. Joumblatt dans la Montagne au profit de ses rivaux, le chef du Parti démocratique libanais Talal Arslane et celui du parti Tawhid, Wi’am Wahhab.

Mais cette décision se heurte au refus du président de la Chambre Nabih Berry et du Premier ministre Saad Hariri.

M. Berry considère en effet que si M. Joumblatt est abattu politiquement, son propre sort ne sera pas différent, dans la mesure où certaines composantes du 8 Mars, notamment le Courant patriotique libre, ne sont guère confortées par la dynamique menée par le chef du législatif, qui a réconcilié le chef du PSP avec le président du Conseil lors du dîner de Aïn el-Tiné avant de prendre l’initiative de tourner la page de Qabr Chmoun en vertu d’un mécanisme politique, sécuritaire et judiciaire qui fait fi de la Cour de justice.

M. Hariri estime de son côté que c’est son poste et ses prérogatives qui sont ciblés, et, au-delà, l’accord de Taëf. C’est pourquoi il refuse jusqu’à présent de convoquer à une séance du Conseil des ministres sur base de la condition préalable de déférer l’affaire de Qabr Chamoun devant la Cour de justice. Attaché à ses prérogatives, le président du Conseil insiste sur le fait qu’il lui revient de fixer l’ordre du jour des séances et d’en informer le président de la République, en vertu de l’article 64 de la Constitution. Il ne saurait accepter de faire l’objet d’un chantage qui voudrait qu’il ne puisse réunir le Conseil des ministres que s’il se soumet aux pressions au sujet de la Cour de justice.


(Lire aussi : L’ouverture de Joumblatt sur Aoun et Arslane : une initiative mort-née ?)


En d’autres termes, les deux hommes sont convaincus que la cabale contre Walid Joumblatt constitue la première étape d’un complot pour faire le vide sur la scène politique libanaise au profit du régime Assad et de ses alliés. M. Joumblatt écarté de la scène, ce serait ensuite au tour de M. Hariri de subir le même sort.

Mais pourquoi cet acharnement contre le chef du PSP de la part du 8 Mars ? Principalement parce qu’il reste insoumis sur le plan des options stratégiques. Difficile à circonscrire et à affaiblir, jugé trop indocile par les forces de facto, il continue d’opposer une résistance au régime syrien et n’a pas baissé les bras dans son opposition à la vision régionale et internationale du front de la « moumanaa ».

Walid Joumblatt tente pour sa part de défendre son statut de leader de la communauté druze dans la Montagne. Aussi a-t-il fini par se rallier au président de la République Michel Aoun lors des tractations pour la formation du gouvernement, choisissant l’ombrelle de Baabda plutôt que celles du Grand Sérail et de Aïn el-Tiné. Mais Baabda n’a pas assuré au chef du PSP les garanties et la couverture politique requises en échange de ce ralliement. Le mandat Aoun a pris fait et cause pour les rivaux de M. Joumblatt et a soutenu l’option de la Cour de justice. Les critiques, faux pas et attaques de cadres et de personnalités proches du Courant patriotique libre et de ses alliés se sont multipliés contre le PSP, son chef et la communauté druze. Avec, en toile de fond, l’animosité explicite que lui voue le maître de cérémonie, le Hezbollah. Le leader druze n’avait-il pas qualifié en 2005 l’arsenal du parti chiite d’« armes de la trahison » ? En dépit de multiples rapprochements et réconciliations entre les deux parties depuis, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, n’a pas oublié ces mots.


(Lire aussi : Un début d’apaisement, mais pas de Conseil des ministres en vue)



Pourtant, s’en prendre de cette manière à Walid Joumblatt est une grave erreur, dans la mesure où il est difficile, voire impossible, de l’étouffer politiquement sans s’exposer à de grands risques à tous les niveaux, en vertu des cartes maîtresses dont il dispose à travers sa posture et ses relations régionales et internationales.

La médiation Berry vise à permettre à l’affaire de Qabr Chmoun d’être traitée selon trois volets : l’un judiciaire, l’autre sécuritaire et le troisième politique. Cela suppose que le Conseil des ministres ne soit pas le théâtre d’un bras de fer au sujet de la Cour de justice, sinon le gouvernement restera paralysé ad vitam æternam. Cela suppose aussi une levée de la mainmise sur le Conseil des ministres, la justice et la sécurité, pour que les séances du Conseil reprennent sans conditions et sans que le dossier de la Cour de justice n’y soit abordé. L’enquête sur le plan sécuritaire devrait progresser rapidement et la justice suivre son cours en parallèle des contacts qui sont menés pour aboutir à une formule de compromis « à la libanaise » pour clore l’incident de Choueifate l’an dernier (qui avait fait un mort dans les rangs du PSP et dont les auteurs présumés du PDL n’ont jamais été livrés à la justice), mais aussi ceux de Jahiliyé (en janvier, où un proche de Wi’am Wahhab avait trouvé la mort au cours d’une descente des Forces de sécurité intérieure contre le chef du parti Tawhid), et ceux de Qabr Chmoun. Soit une réconciliation globale sur l’ensemble des dossiers litigieux entre les deux camps druzes. Cependant, les circonstances ne sont toujours pas appropriées pour un tel règlement et, de sources sécuritaires, certaines parties influentes au sein du pouvoir continuent d’intervenir pour tenter d’orienter le processus dans un sens bien déterminé.


(Lire aussi : Cour de justice : toujours pas de compromis en vue)



Il se dégage de ce tableau une conclusion majeure : les réunions du Conseil des ministres risquent effectivement de rester bloquées en attendant. C’est là que la question se pose de savoir si le mandat et le Hezbollah ont intérêt à ce que cette paralysie perdure à l’étape actuelle. Une source ministérielle indique que le parti chiite n’est pas en faveur de ce cas de figure et n’a pas intérêt à ce que le pays s’effondre, conformément au dernier entretien télévisé accordé par Hassan Nasrallah, à l’heure où sa formation est la cible de sanctions de la part de Washington et de l’escalade entre l’Iran et les États-Unis. Le mandat Aoun non plus n’y a pas intérêt.

Qui fera donc marche arrière ? L’affaire Qabr Chmoun a achevé de mettre en place une coalition circonstancielle Hariri-Joumblatt-Berry-Forces libanaises-Kataëb-Marada autour de la solution préconisée par le chef du législatif. En face, Talal Arslane, le CPL et le Hezbollah souhaitent régler des comptes avec le chef du PSP à travers la Cour de justice. C’est l’avenir du mandat Aoun lui-même, appelé à assurer des réformes économiques pour sauver le pays, qui est en jeu. D’autant que l’affaire a pris également une dimension régionale avec la vaste tournée arabe à venir initiée lundi à Djeddah par les trois anciens Premiers ministres Fouad Siniora, Nagib Mikati et Tammam Salam. Un « réveil sunnite » en coordination avec Saad Hariri pour restituer un équilibre institutionnel menacé par l’accord de Mar Mikhaël et certaines ambitions présidentielles, consolider l’accord de Taëf, empêcher l’atteinte aux prérogatives du président du Conseil et assurer le respect de la politique de distanciation sur fond de conflit entre le monde arabe et l’Iran.

Qui jettera l’éponge le premier ?


Lire aussi

Ainsi font, font, fanfaronsle billet de Gaby NASR




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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,ABRUTISSEMENT DE CERTAINS COUPLE A LEUR APPARTENANCE NON NATIONALE MET LE PAYS AU BORD DE CE QUE TOUT LE MONDE VEUT OUBLIER ET EN A PEUR.

Irene Said

Comment peut-on ainsi soupçonner l'Iran de comploter pour faire le vide sur la scène libanaise...etc. ?
Pourquoi ne veut-on pas comprendre que l'Iran est un pays honorable en tous points, divinement dirigé par un guide suprême, et qui ne veut que le bien de tous les pays où il distribue ses milices armées qu'il finance: Syrie, Irak, Yémen et Liban.
Pour preuve, voyez la Banlieue-Sud de Beyrouth sous contrôle du Hezbollah pro-Iran: un vrai paradis où il fait bon vivre
Le Yémen où on tue et détruit allègrement depuis des années, au nom des Houthis chiites pro-Iran, contre les forces "loyalistes" pro-Arabie Séoudite etc.
L'Irak, devenu un fouillis de milices pro-Iran de toutes les couleurs
La Syrie qui n'existe plus telle que nous l'avons connue avant, envahie elle aussi par des milices...iraniennes

On va encore nous répéter que c'est le fameux complot occidentalo-israélo-wahabite, dans lequel le sacro-saint Iran n'a rien à faire !

Irène Saïd


LA VERITE

Mr le Premier Ministre Harriri

NE CEDEZ PAS
PAS DE CONSEIL DE SECURITE TANT QUE LE CPL NE RETIRE PAS SA VOLONTE DE FAIRE CE QU'IL VEUT , ET SI LE LIBAN CREVE SE SERA LA FAUTE DU CPL ET LE PRESIDENT AOUN SERA CONNU POUR ETRE LE PREMIER PRESIDENT A AVOIR VENDU LE LIBAN A SON GENDRE .CE QUE JE SUIS CONVAINCU QU'IL NE FERA PAS ET M BASSIL RENTRERA DANS LES RANGS SINON SE SERA LA FIN DU SUNNISME AU LIBAN

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