Liban

Accompagner plutôt que surveiller

La psychanalyse, ni ange ni démon
30/05/2019

Nous avons clos une longue série de rubriques (27) sous le titre d’Histoires d’amour, de séparation et de souffrance. En nous attardant sur les séparations de l’enfance, surtout entre la mère et l’enfant. Ces séparations précoces sont nécessaires pour permettre à l’enfant, futur adulte, de vivre ses séparations sans trop de dommages. Quant au père, il est l’agent de ses séparations, en signifiant à l’enfant que sa mère ne lui appartient pas et à la mère qu’elle ne peut pas réintégrer le produit de son ventre. En cela, le père est le porte-parole de l’ordre social. L’enfant appartient à cet ordre social, il ne peut rester confiné dans sa famille qui reste un lieu de transition entre la naissance et la vie scolaire. La plupart des problèmes psychiques que rencontrera l’adulte proviennent des difficultés de ces séparations précoces.

L’histoire qui suit illustre bien cela.

Michel est soigné dans notre service pour addiction à la cocaïne. Après plusieurs cures de désintoxication, il sort rétabli et ne fera pas de rechutes. On met en place un suivi basé sur le lien avec un psychiatre, un psychothérapeute et une rencontre mensuelle entre Michel, la mère, très engagée dans les soins de son fils, et moi. Lors de ces rencontres, il s’agit de permettre la circulation de la parole entre la mère et le fils en ma présence. La mère joue un rôle important dans le suivi de l’enfant et lui donner la parole en présence du patient peut faciliter la rémission.


« Si elle continue de me surveiller, je vais finir par reprendre de la cocaïne »

Michel passe plusieurs mois sans être hospitalisé et l’équipe considère cela comme une réussite partielle. Au bout de 6 mois, Michel arrive avec sa mère au rendez-vous. Il est dans une grande colère et la mère embarrassée. Il m’interpelle tout de suite avant même de s’asseoir : « Docteur, s’il vous plaît, dites-lui que si elle continue de me surveiller, je vais finir par en reprendre. » Et il me raconte l’histoire suivante. La veille, il avait un dîner avec ses copains. Sa mère lui demande à quelle heure il rentrait. Il lui répond : à 2h00. À 2h05, elle l’appelle. Il la rassure, il quitte quelques minutes plus tard. À 2h10, elle rappelle. Confus devant ses amis qui commencent à se moquer de lui, il hausse légèrement le ton pour signifier à sa mère de ne plus l’appeler et il ferme son téléphone. À 2h15, elle débarque pour s’assurer qu’il n’avait pas de problème. Pour Michel, c’était la honte.

Dans mon bureau, il est encore en rage. Il ne comprend pas le besoin qu’elle a de l’appeler toutes les 5 minutes et surtout de venir là où il était avec ses amis.

La mère explique son comportement par l’anxiété qu’elle éprouve à la séparation avec son fils. Elle craint qu’il n’en reprenne, surtout quand il est avec ces amis-là qui, eux, n’ont pas arrêté d’en prendre. Mais pour Michel, cela ne justifie pas ce comportement. Et pour qu’il en arrive à ce point, c’est que reprendre de la cocaïne est moins problématique et douloureux que d’être ainsi surveillé. En effet, sous le regard du Surmoi, de la surveillance, l’angoisse est terrible. Le fait d’en reprendre casse la surveillance de la mère : elle sait qu’il en a repris, donc plus besoin de le surveiller.

Comme en témoignent certains cauchemars, le fait d’être fixé par un regard dans un silence terrifiant est insupportable et pousse au réveil. Être surveillé induit le même type de terreur. Lorsque la mère, désespérée, se demande quoi faire, c’est Michel qui trouve la solution : « Au lieu de me surveiller, il vaut mieux m’accompagner. »



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