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La psychanalyse, ni ange ni démon

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (20)

Un jeune homme de trente ans entame une psychanalyse pour une « névrose d’échec ». Il n’arrivait à rien réaliser. Sorti de la faculté avec juste la moyenne, il avait du mal à trouver un travail. Les années de faculté furent très difficiles. Il redoubla sa première et sa quatrième années. Ce qui était paradoxal, c’était son intelligence. Il était brillant mais n’arrivait pas à profiter de son intelligence pour réussir ses projets.

Très déprimé par ce qui lui arrivait, il en est arrivé à penser au suicide comme solution finale. Curieusement, quand il pensait au suicide, c’était comme s’il s’agissait du suicide de quelqu’un d’autre. Il mettait en scène son suicide mais il imaginait quelqu’un d’autre à sa place. Il était angoissé par cette pensée, non pas celle du suicide, mais celle que quelqu’un d’autre mourrait à sa place. Les mises en scène changeaient, mais ce qui persistait d’une scène à l’autre, c’était cette idée bizarre que quelqu’un d’autre prenait sa place. Il n’arrivait pas à reconnaître qui c’était, ce qui augmentait son angoisse.

Lorsqu’il ne parlait pas de suicide, il se lamentait sur son sort et ne comprenait pas la raison de ses échecs successifs. Très longtemps après, il parle pour la première fois de la mort de son frère cadet. Ils étaient jeunes, âgés de 10 et de 8 ans. Mais c’est un sujet sur lequel il n’aime pas s’attarder. Voyant la dimension très traumatique de l’événement, je n’insiste pas et laisse faire. Il reviendra progressivement là-dessus, mais toujours avec angoisse. Jusqu’au moment où il aborde le sujet de face.

Il avait donc 10 ans et son frère 8. Ils avaient l’habitude d’aller se promener dans les bois à côté de leur maison. Ce jour-là, ils côtoyèrent des chasseurs. Intrépide, le jeune frère voulait savoir ce que les chasseurs poursuivaient. Malgré les recommandations de mon patient, le jeune frère s’approchait des chasseurs de façon imprudente. L’accident survint à ce moment-là. Le jeune frère reçut un coup de chevrotine en pleine tête et mourut sur le coup. La panique vécue par mon patient fut terrible. Son frère défiguré, le sang, les chasseurs accourus en trombe, l’agitation, le corps du jeune frère amené à la maison par les chasseurs, la réaction des parents, les hurlements de la mère, les pleurs du père. Devenu aphone, mon patient ne pouvait plus parler et ne pouvait donner aucune explication à ses parents.

Par la suite, les funérailles du jeune frère apaisèrent légèrement l’angoisse et il put reprendre la parole. Mais les parents entrèrent dans un deuil immense. Et 20 ans plus tard, ils n’en sont pas encore sortis, ajoute le patient. Ils ne vivaient plus que dans le souvenir du jeune frère. Plus rien d’autre n’existait. Ils passaient leur temps au cimetière, mettaient toujours quatre couverts à table, interdisaient la musique à la maison, les sorties, les réjouissances, même les gâteaux. Tout était devenu lugubre. La loi du silence régnait, il était interdit de parler de la mort du jeune frère.

Mon patient devait faire des efforts pour se rappeler à leur attention. Il lui était impossible de demander quelque chose, même si cela lui était nécessaire. Il vivait dans l’ombre de ce frère mort.

Une fois qu’il a pu verbaliser tout cela, il comprit enfin d’où venait sa névrose d’échec et pourquoi il ne réussissait jamais rien. Il n’avait pas le droit de vivre puisque son frère était mort. Il devait « faire le mort » pour se faire aimer par ses parents et regrettait de ne pas être mort à la place du frère. Enfin, il comprit l’étrange mise en scène du fantasme de suicide. Cet autre qui mourrait à sa place, c’était le jeune frère.



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