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L’artiste de la semaine

Georgia Makhlouf : Beyrouth, Haïti et mon grand-père

L’écrivaine et critique littéraire signe, ce soir, son nouvel ouvrage « Port-au-Prince, aller-retour » (éditions La Cheminante/L’Orient des livres). Rencontre avec une femme à la féconde envie de liberté...

Georgia Makhlouf. Photo DR

Dans l’intitulé du nouveau roman de Georgia Makhlouf Port-au-Prince, aller-retour (éditions La Cheminante/L’Orient des livres), le sous-titre n’est pas à négliger. Cet « aller-retour », évocateur de départs, d’aléas, de ruptures et de recommencements, n’est pas seulement la promesse d’une lecture pleine de rebondissements, il fait aussi référence, secrètement sans doute, symboliquement en tout cas, au parcours même de l’auteure. Et cela même si son livre n’est pas le moins du monde autobiographique, mais inspiré de la vie de son grand-père paternel. « Il a quitté le Liban au tournant du XXe siècle pour Haïti à l’âge de 20 ans, fuyant, comme nombre de ses compatriotes, la pauvreté et la famine. Il a fait fortune, s’est attaché à cette île avant d’en subir les bouleversements. Mon père, lui, est né à Port-au-Prince, et il y a grandi jusqu’à l’âge de 15 ans, avant le retour de la famille au Liban. Et bien qu’il n’en parlait pas beaucoup, cette histoire haïtienne m’a toujours fascinée. Elle résonne d’autant plus en moi que j’ai, aussi, quitté mon pays à l’âge de 20 ans. Et je n’y suis véritablement retournée que des années plus tard », confie, au détour d’un café matinal, l’auteure.

On connaît de Georgia Makhlouf son goût pour la langue française, ses mots et ses modes de formulation qui l’ont porté à animer, avec passion, depuis le début des années 2000, des ateliers d’écriture à Beyrouth et à Paris. On connaît les critiques et portraits d’auteurs qu’elle signe depuis 2006 dans L’Orient Littéraire. Un peu moins les livres qu’elle a elle-même publiés, et qui lui ont pourtant valu plus d’une reconnaissance. À l’instar du prix France-Liban en 2006 pour son recueil Éclats de mémoire ; du prix Phénix en 2007 pour Les hommes debout, un essai littéraire autour de l’identité phénicienne et, enfin, des deux prix Senghor et Ulysse pour son premier roman Les absents paru en 2014 aux éditions Rivages-Payot. Autant d’indices sur la qualité des écrits de cette auteure libano-française qui manie la langue de Molière avec une agréable et élégante précision et qui, en une quinzaine d’années, a tracé son sillon dans l’univers littéraire francophone.

Guerre et liberté

Comme son grand-père, Georgia Makhlouf a eu plusieurs vies. Professionnelles du moins. Car avant de plonger totalement « dans le bain littéraire », elle a longtemps travaillé dans un cabinet de conseil en communication parisien. Par la suite, elle a enseigné à l’USJ et au Celsa, elle a animé des ateliers d’écriture, intégré le comité de rédaction de L’Orient Littéraire, mené des interviews d’auteurs avant de rejoindre véritablement leur cercle ces dernières années. « En fait, mon chemin vers l’écriture a été long et tributaire de plusieurs étapes », indique-t-elle.

La toute première commence au Liban dans une maison où les livres étaient très présents, « grâce à mon père, grand chirurgien et grand lecteur », signale-t-elle. Et donc forcément, la lecture encouragée depuis le plus jeune âge. À 6 ans, elle affirme déjà qu’elle sera journaliste. Haute comme trois pommes, elle invente des histoires qu’elle consigne par écrit sur des calepins rebaptisés « cahiers-bateaux ». Des années plus tard, le bac en poche, elle veut partir étudier le journalisme en France. Mais ses parents, « qui avaient une vision assez traditionnelle de l’éducation des filles », s’y opposent. Elle s’inscrit alors à l’Université américaine de Beyrouth pour suivre des études en Mass Communication et, en parallèle, en anthropologie, « parce que j’avais besoin d’être aussi nourrie sur le plan intellectuel », dit-elle. Brutalement plongée dans l’univers estudiantin bouillonnant de l’avant-guerre, avec ses manifestations et ses révoltes, cette élève du collège des Dames de Nazareth va se confronter à une nouvelle vision du monde. Une vision plus heurtée, moins conformiste que celle de son environnement bourgeois, et donc tout à la fois plus angoissante mais correspondant aussi à une certaine envie de liberté qu’elle a toujours recherchée. Sauf que le déclenchement de la guerre en avril 1975 représentera quand même l’effondrement de son monde. « J’éprouvais quasi physiquement la sensation d’être dans des sables mouvants. » Elle s’intéresse alors au rôle des médias dans la polarisation des esprits et décide d’axer ses études sur « l’impact du langage dans le compte-rendu idéologique de la réalité ». La linguistique ne s’enseignant pas encore dans les universités libanaises, elle s’envole pour la France en 1979 afin de poursuivre un doctorat de 3e cycle en sciences de l’information et de la communication. « L’envie de partir était bien plus ancienne chez moi que la guerre, mais je suis partie à un moment où le pays allait tellement mal que j’en ai éprouvé un sentiment de culpabilité, comme celui de quitter un enfant malade », confesse-t-elle. Ajoutant : « Cela a été un déchirement qui a mis du temps avant d’être apaisé. »

Ce long chemin…

À la fin de ses études, Georgia Makhlouf intègre un cabinet d’études et de conseil en communication à Paris. « Pendant des années, j’ai fait ce métier qui était en lien avec l’analyse des médias, des discours sociaux, de la publicité… D’abord pour l’autonomie financière qu’il m’offrait, ensuite pour exister professionnellement en France, où je m’étais mariée et établie », relate-t-elle.

Les premiers appels de l’écriture romanesque se font sentir en 1987. Une année en clair-obscur, où la naissance de son premier fils coïncide avec le décès de son père. Quelques années plus tôt, ce dernier lui avait remis une enveloppe en papier Kraft en lui disant qu’elle y trouvera des documents qui l’intéresseraient. « Il y avait des lettres et des photos de mon grand-père, le propre cahier d’écolier de mon père, sur lequel il avait écrit “mon pays est Haïti”. J’ai vécu ce geste comme une sorte de demande non formulée d’écrire cette histoire. » Mais, avant de se lancer dans l’écriture, il fallait d’abord qu’elle puisse se rendre dans ce pays constamment victime d’instabilité politique ou de déchaînement des éléments naturels.

En 1993, la naissance de son troisième fils marquera un net tournant dans sa vie. « Désormais maman de trois enfants, j’avais besoin de m’organiser différemment », dit-elle. Sollicitée par l’Université Saint-Joseph (USJ) pour enseigner la sociologie des médias, elle accepte avec enthousiasme de renouer à nouveau avec le Liban. « Même si j’y faisais des séjours réguliers, cette relation en touriste ne me plaisait pas. Je voulais m’impliquer davantage, donner quelque chose à mon pays. » En parallèle, elle commence à fréquenter un atelier d’écriture, à Paris. Et découvre l’énorme intérêt que ce genre d’activité suscite chez ses compatriotes libanais. « Je m’y suis alors formée avant de m’y lancer en 2000. » Six ans plus tard, Georgia Makhlouf réalise enfin son rêve d’enfant en intégrant avec « un très grand bonheur » L’Orient Littéraire, où elle mène depuis de grands entretiens avec des écrivains.

Désormais convaincue que « l’écriture littéraire est le meilleur outil pour comprendre le monde », Georgia Makhlouf entreprend en 2015 son voyage à Haïti, ce pays qui a tellement hanté son imaginaire d’enfant, pour pouvoir enfin s’atteler à reconstituer, dans un roman, le parcours de son grand-père. Grâce à ce livre charnière, qui décrit l’aventure libanaise de l’émigration avec ses difficultés et ses défis, celle qui partage son temps entre Beyrouth et Paris assure que « l’entre-deux qui a caractérisé (sa) vie et qui a longtemps été pour (elle) un déchirement prend aujourd’hui enfin pleinement son sens ».

À partir de 17h30, dans les locaux de L’Orient des livres, à Badaro, rue Benoît Barakat.

31 octobre 1955

Naissance à Beyrouth.

1975

Son monde s’effondre avec le début de la guerre.

1979

Elle quitte le Liban

pour la France.

1987

Naissance de son premier enfant et décès de son père.

2006

Première publication littéraire « Éclats de mémoire »

récompensée du Prix France-Liban.

2014

« Les absents » prix Ulysse

et prix Senghor.

2015

Voyage en Haïti.




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