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Culture

Pierre Chammassian, le fou (du) rire

L’artiste de la semaine

Gage de dérision et de bonheur pour les spectateurs, le comédien revient sur la scène du théâtre Monnot avec sa voix tonitruante et son accent teinté de musicalité arménienne dans « The Middle Beast »* de Joe Kodeih.

Danny MALLAT | OLJ
20/02/2019

« Le rire est une chose sérieuse avec laquelle il ne faut pas plaisanter », disait Raymond Devos. C’est d’ailleurs avec un sérieux désarmant, un corps immobile et un visage figé que l’inimitable Pierre Chammassian est capable de faire passer une émotion juste par un frémissement du regard ou de la voix. Mais il sait aussi déployer la grosse artillerie. Quand l’acteur arrive sur scène, c’est une grenade qu’on vient de dégoupiller. On ne voit plus que lui. Il utilise une pléthore de mimiques et de grimaces pour habiller ses personnages, leur inculque un caractère loufoque, les accompagne de bruits gutturaux et de sons incongrus, joue de ses petits yeux ronds et mobiles, et injecte au « franbanais » des expressions tantôt arméniennes, tantôt d’une langue inconnue ou inventée par ses soins. Il est la quintessence du comique, celui qui déclenche l’ébranlement de vos zygomatiques rien que par sa présence. Toujours accueilli par la diaspora arménienne avec enthousiasme et fierté, et par le public en général avec frénésie et emballement, il est au quotidien à la fois drôle et intellectuel, ténor et cruciverbiste, bon vivant et très curieux de la vie. Sur scène, il est simplement décoiffant.


Études « à l’extérieur ! »
Il était une fois un petit garçon, orphelin de père à l’âge de trois ans, qui prenait le bus pour aller à l’école et restait debout tout le trajet parce qu’un vilain garçon ne voulait pas lui céder une place. Vingt ans plus tard, il en fera son beau-frère en épousant sa sœur. L’histoire de Pierre Chammassian ne pouvait prendre un autre chemin que celui des anecdotes désopilantes et de la rigolade au service de l’ironie de la vie.

Quand on lui demande où il a fait ses études, Pierre Chammassian répond : « À l’extérieur ! » Et pour cause, élève très indiscipliné, il a très peu visité les classes et passait son temps à flâner dans les couloirs de l’établissement scolaire à mémoriser les habitudes de ses maîtres pour mieux les imiter. Le théâtre ne s’est pourtant pas profilé très tôt dans ses projets d’avenir. Il avoue avoir rêvé une vocation, celle de revêtir la soutane et de servir les autres. À l’âge de 12 ans, il se destine à devenir prêtre et rejoint le couvent de Bzoummar pour poursuivre ses études. Mais, comme de toutes les institutions strictes et disciplinées où il se plaît à défier et narguer l’autorité, il est une fois de plus éconduit trois ans plus tard et retrouve le chemin de l’école où il se contentera des sketches de fin d’année. Réfractaire à l’école, mais attiré par le monde du spectacle, Pierre Chammassian est intrigué et fasciné par le cinéma. À la lueur des étoiles, sur un drap blanc suspendu en guise d’écran, il découvre, émerveillé, avec ses voisins d’immeuble le génie de Charlie Chaplin. Au bras de son frère aîné qui lui sert de traducteur, il se familiarise avec John Wayne et Dean Martin. Ses études achevées, la réalité de sa vie le contraint à passer aux choses sérieuses. Il se retrouve agent de voyage et bientôt à la tête de sa propre agence. Jusqu’au jour où la Providence le place sur le chemin de Samy Khayat.


Un duo de choc
Dix années de bonheur dont il se souvient avec émotion : « Il a été pour moi une école et un maître absolu. » Perfectionniste et méticuleux, rien n’était laissé au hasard avec lui. Sa popularité toujours intacte, Pierre Chammassian la doit sans doute aux immortelles tirades concoctées par son complice Samy Khayat durant ces longues et fructueuses années de collaboration, mais aussi et surtout à la liberté qui caractérisait les grands acteurs de cette époque. Une génération d’acteurs qui se souciaient beaucoup moins du sens de leur carrière que ceux d’aujourd’hui, prenaient plus de plaisir et se posaient moins de questions sur leur image médiatique. En 1985, Antoine Kerbage lui propose un rôle dans Amrak sidna, une satire politique. Son épouse l’encourage : « Il est temps de changer de registre. » Quelques années plus tard, il retrouve les frères Chikhani pour tenter de faire renaître le Théâtre de Dix Heures et retrouver ce qu’on appelait « la belle époque » libanaise. Cette époque d’insouciance, de jours paisibles et heureux, de la politique bon enfant.

Nombreux sont ceux qui, à tort, pensent que les comiques sur scène sont teigneux et colériques au quotidien. Pierre Chammassian, derrière les personnages inoubliables de Emm Georgette ou de Batal, est un mari facétieux, tendre et généreux, un grand-père attentionné, un ami fidèle, un amoureux de la bonne chère, un homme qui aime chanter la vie, rire de tout et avec tous. Très proche du public, il est toujours frappé par le nombre de gens qui l’arrêtent dans la rue pour lui demander de leur raconter une blague. « J’aurais fait un bon curé de village, dit-il, j’aime rendre service, venir en aide aux plus démunis. Mais apporter la joie au cœur . » Rire pour approcher la lucidité sans sombrer dedans, voilà la thérapie que cet artiste a choisie depuis… « aussi loin que ma mémoire me porte », dit-il. Et cela, pour le grand bonheur de son fidèle public.


* « The Middle Beast », de Joe Kodeih, au théâtre Monnot, du 28 février au 24 mars 2019.


1949

Je suis né. Ma mère m’a raconté qu’il neigeait à Beyrouth ce jour-là.

1954

Le premier jour d’école, la classe était pleine de jouets, j’etais au paradis.

1957

Ma première communion. Je reçois une bague en or de ma tante paternelle.

1961

Le jour où j’ai été refusé à l’école, j’ai cru que c’était enfin les vacances.

1976

À mon mariage, je rêve que mon père vient, en décapotable rouge, me féliciter.

1979

Je prends l’avion pour retrouver mes amis de classe aux États-Unis.

2017

Je suis le grand-père de Julia et Jasmin.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/


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Sarkis Serge Tateossian

Cela fait de nombreuses années que Pierre Chamassian enchante ses inconditionnels.

Il est si bien décrit dans cet article on le reconnaît bien.

Comme tous les grands comiques il à une finesse et une intelligence hors paire pour passer ses messages à travers l'humour.

Son théâtre s'agit d'une vraie thérapie artistique..en effet.

C'est un grand plaisir.

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