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Culture

Charif Majdalani, passeur de réflexion(s)

L’artiste de la semaine

Il vient de signer son septième opus intitulé « Des vies possibles » paru aux éditions du Seuil. Recul d’un intellectuel sur son époque, son pays et sa culture.

21/01/2019

Avec presque une centaine de milliers d’exemplaires, traduits en 8 langues, vendus à travers le monde, Charif Majdalani est aujourd’hui l’un des romanciers libanais francophones contemporains les plus reconnus de notre époque. À 59 ans, ce père de famille, enseignant en lettres à l’Université Saint-Joseph, a déjà reçu plusieurs prix littéraires français tels que le prix Tropiques, le prix François Mauriac de l’Académie française ou encore le Grand Prix Jean Giono pour ses romans Caravansérail et Villa des femmes, publiés au Seuil respectivement en 2007 et 2015.

Féru d’histoire depuis l’enfance, Majdalani affectionne les récits d’imagination inscrits dans d’autres temporalités : « Je raconte toujours des histoires qui se passent à des époques charnières, au moment du passage, du basculement d’une époque à une autre. C’est quelque chose qui m’a toujours intéressé, la manière avec laquelle les hommes accompagnent les changements, ou comment ils y résistent », livre-t-il. Cette année, pour son roman Des vies possibles, il s’est penché sur le Grand Siècle en imaginant la biographie fictive d’un jeune Libanais envoyé à Rome en 1621 afin de poursuivre des études religieuses. D’aventure en aventure aux quatre coins de la Méditerranée, Raphaël Arbensis (nom latinisé de l’arabe Roufeyil Harbini) croisera sur sa route, entre autres, l’émir Fakhreddine, Rembrandt, Nicolas Poussin ou encore Galilée. À travers une langue élégante et recherchée, sobre et précise, le roman retrace l’érudition foisonnante et l’esprit humaniste de l’époque avec une grande justesse.

« Le XVIIe siècle est globalement une période de profond changement pour l’humanité : on passe des vieilles manières aux pensées modernes. C’est le moment où le monde se construit, où l’on dessine les premières cartes fiables du monde, où l’on commence à regarder les astres de plus près », explique cet intellectuel qui a consacré sa vie à la littérature et à la langue française, convaincu que cette littérature est « essentielle pour donner du sens au réel, au monde, à l’histoire. C’est par la littérature qu’on comprend le monde et qu’on apprend à y vivre, c’est aussi par elle que se construisent les nations et les identités, par elle qu’on apprend ensuite à les dépasser ». Pour lui, l’écriture, c’est l’élément fondamental dans la réalisation de l’humanité, c’est ce qui enracine la formation à la fois de l’individu et de la société dans laquelle il se reflète : « Le Liban aujourd’hui, on le voit, on le vit, on se le représente d’une certaine manière, et, pour moi, cette vision a été produite par la littérature. Les romanciers, les poètes francophones et arabophones, notamment ceux du début du XXe siècle, ont construit les représentations du Liban qui sont les nôtres. Ils en avaient besoin pour rendre l’idée du Liban viable et justifier la constitution de ce pays. Les idées de ces penseurs sont passées ensuite dans la culture populaire par des artistes comme Feyrouz, ou par le théâtre des Rahbani. L’idée même de la Phénicie est une invention des écrivains francophones du début du siècle dernier. »

Justes causes

En 1980, alors qu’il a tout juste 20 ans et que la guerre fait rage, le jeune Beyrouthin part faire des études de littérature française en France. Il se souvient : « À l’époque, je devais être le seul Libanais à faire des études de lettres à l’Université d’Aix-en-Provence. Mes parents l’ont très bien pris, ils étaient très compréhensifs. Mais j’ai compris plus tard qu’ils voulaient un peu que je parte, à cause de certaines idées que j’avais pendant la guerre et qui ne passaient pas dans la région. » Treize ans plus tard, après avoir été enseignant de français dans un lycée à Aix, ayant peur de s’endormir dans une petite vie tranquille et confortable, il rentre au Liban. De ces années passées en France, il dit : « C’est là-bas que je me suis formé, que j’ai appris à penser, que j’ai forgé l’essentiel de ma culture. L’art, la peinture, le cinéma, tout ça a été fondamental pour la construction de mon identité. »

À son retour en 1993, le Liban est alors en pleine reconstruction et, porté par cet entrain, Majdalani sent qu’il « contribue à quelque chose » en intégrant l’université de Balamand et l’USJ. Il y enseigne, cherchant à « transmettre l’importance de la réflexion » à ses étudiants. Mais les années passant, voyant les filières des sciences humaines s’appauvrir de plus en plus, il ne peut s’empêcher de constater le recul inquiétant de ces disciplines : « C’est dramatique ce qui se passe de nos jours avec les sciences humaines. Comment peut-on construire un pays, des citoyens, s’il n’y a pas de philosophie ou de littérature ? » Persévérant dans ce qu’il est persuadé être une juste cause, il écrit régulièrement dans divers journaux français et arabes. Il publiera des articles d’opinion dans Le Monde, Libération, L’Orient-Le Jour ou an-Nahar et tiendra une chronique annuelle dans le journal La Montagne. « Le journalisme, c’est comme l’enseignement, c’est un lieu de transmission d’idées et d’opinions, c’est un métier fondamental pour faire prendre conscience aux gens de l’importance de la citoyenneté et de la liberté. » Et malgré la crise que subissent tant le journalisme que le livre, Majdalani se dit « très optimiste » à propos de la littérature, qu’il voit encore vivre « même si elle doit passer sur des supports différents : c’est la survie des textes qui compte ». Toutefois, s’il ne craint pas pour la production des textes, c’est l’état actuel du Liban qu’il a si souvent raconté dans ses romans qui l’inquiète le plus : « J’ai peur de l’incertitude du pays que je contribue à laisser à mes enfants », déplore-t-il. Heureusement, il reste bien de quoi continuer à se battre, et ce n’est pas rien, comme le rappelle l’écrivain libanais : « S’il y a quelque chose qui sauve ce pays aujourd’hui, qui le rende encore viable, intéressant, c’est bien la créativité des artistes. Les gens du théâtre, les peintres, les écrivains, les designers, les architectes, tout ces gens-là sont d’une incroyable vitalité, et ce sont eux qui constituent le pays en vérité, et non pas la chienlit qui nous gouverne. »

1972

Premières lectures fondatrices et abonnement au « Journal de Tintin »

1993

Retour au Liban après 13 années d’études et de distractions

1994

Rencontre avec sa future femme

1999

Direction du département de lettres françaises de l’USJ

2002, 2004

Naissance de sa fille, puis de son fils

2005

« Histoire de la Grande Maison » (Seuil) est son premier roman

2019

« Des vies possibles » (Seuil)




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Eleni Caridopoulou

Quand j'irai en France j'irai acheter un de ses livres , Majdalani. Moi j'ai presque tous les livres d' Amin Maalouf

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