Des représentations du bitcoin et d’autres cryptomonnaies sur un écran affichant des codes binaires, vues à travers une loupe. Illustration réalisée le 27 septembre 2021 par Florence Lo/Reuters
L’industrie des cryptomonnaies commence à se préparer à la menace que représente l’informatique quantique. Les récentes avancées alimentent les craintes selon lesquelles cette technologie pourrait bientôt être capable de casser les systèmes cryptographiques qui protègent les transactions et les portefeuilles numériques.
Les ordinateurs quantiques peuvent résoudre des problèmes mathématiques complexes bien plus rapidement que les machines actuelles et pourraient ainsi déchiffrer les méthodes classiques de chiffrement. Pour faire simple, si les ordinateurs classiques traitent les informations sous forme de 0 ou de 1, les ordinateurs quantiques utilisent des « qubits » capables de représenter plusieurs possibilités à la fois. Cette perspective est préoccupante pour le marché mondial des cryptomonnaies, évalué à 2 000 milliards de dollars, dont la sécurité repose sur une cryptographie aujourd’hui considérée comme vulnérable à long terme.
Bien que cette technologie reste largement expérimentale, les inquiétudes se sont renforcées après la publication, en mars, de travaux de recherche de Google, qui suggèrent que les ordinateurs quantiques pourraient casser ces systèmes de chiffrement plus tôt que prévu. Le géant américain estime désormais qu’une telle capacité pourrait être atteinte dès 2029, contre un horizon d’au moins dix ans auparavant. Des recherches de Citigroup et d’autres institutions estiment également que les progrès de l’informatique quantique, combinés aux avancées de l’intelligence artificielle, accélèrent le moment où les cryptomonnaies pourraient devenir vulnérables aux cyberattaques.
« Ce risque était identifié depuis longtemps, mais il était jusqu’ici jugé très lointain. Il y a encore cinq ou dix ans, l’idée d’ordinateurs quantiques capables de menacer les cryptomonnaies semblait relever d’un horizon de plusieurs décennies. Les avancées récentes dans les microprocesseurs et l’intelligence artificielle ont toutefois rapproché cette perspective, avec un calendrier qui pourrait désormais s’étendre sur cinq ou dix ans », explique à L’Orient-Le Jour Rudy Farès, consultant en technologies et en cryptofinance. « Mais ce n’est pas une fatalité : la communauté crypto travaille déjà à développer des protections adaptées, et cette menace pourrait ne jamais se matérialiser à l’échelle redoutée », prévient-il.
Cryptographie vieille de plusieurs décennies
Reconnaissant les risques que cette technologie fait peser sur les secteurs public et privé, le président américain Donald Trump a signé le mois dernier plusieurs décrets visant à renforcer les capacités des États-Unis en informatique quantique.
Dans le secteur des cryptomonnaies, certaines entreprises et développeurs de blockchains préparent déjà la transition vers une cryptographie résistante aux ordinateurs quantiques. Un chantier qui pourrait prendre plusieurs années et nécessiter une refonte importante des infrastructures numériques. « C’est la menace la plus directe et la plus existentielle pour les cryptomonnaies et les réseaux blockchain », estime Chris Tam, responsable de l’innovation quantique chez BTQ Technologies, spécialisée dans la sécurité quantique.
La plupart des blockchains reposent sur une cryptographie à courbes elliptiques, utilisée pour générer les clés publiques et privées ainsi que les signatures numériques sécurisant les transactions. Les clés publiques, dérivées des clés privées, deviennent visibles sur de nombreux réseaux dès qu’une transaction est effectuée.
Si les ordinateurs classiques ne peuvent pas retrouver une clé privée à partir d’une clé publique, un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait théoriquement y parvenir, permettant de falsifier des signatures et d’autoriser des transactions frauduleuses. Un risque majeur pour les réseaux publics de cryptomonnaies, où les transactions sont irréversibles. « Les cryptomonnaies sont particulièrement exposées parce que les blockchains sont transparentes et permanentes », explique Utkarsh Ahuja, associé gérant du fonds Moon Pursuit Capital.
Le bitcoin, première cryptomonnaie mondiale, est considéré comme particulièrement vulnérable en raison de ses 17 années d’historique de transactions ayant exposé de nombreuses clés publiques. Environ 35 % des bitcoins en circulation pourraient être menacés par une attaque quantique, selon un document de travail non publié datant de juin 2026, tandis que d’autres études avancent un chiffre pouvant atteindre 50 %.
Pour Cristiano Ventricelli, vice-président et analyste principal des actifs numériques chez Moody’s Ratings, un seul vol massif pourrait provoquer une chute brutale des cours. Ces inquiétudes ont déjà conduit certains investisseurs à réduire leur exposition au bitcoin. Christopher Wood, responsable mondial de la stratégie actions chez Jefferies, a ainsi supprimé une allocation de 10 % au bitcoin dans son portefeuille modèle, invoquant la menace « existentielle » que représente l’informatique quantique à long terme.
Rudy Farès appelle toutefois à relativiser le danger. « C’est un risque, comme il en existe dans tout domaine d’investissement, avec des moyens de s’en protéger. La différence ici, c’est que la menace potentielle ne concerne pas seulement la valeur d’un actif, mais la technologie elle-même : l’informatique quantique pourrait, à terme, rendre les blockchains obsolètes. Mais nous n’en sommes pas encore là », explique-t-il.
Plans de mise à niveau
Utkarsh Ahuja et d’autres experts estiment toutefois qu’il faudra encore plusieurs années avant que l’informatique quantique puisse réellement compromettre la sécurité des blockchains, laissant au secteur le temps de migrer vers des systèmes de cryptographie dits « post-quantiques », conçus pour résister à cette technologie.
De nombreux dirigeants appellent néanmoins à la prudence face à une transition trop rapide, la cryptographie post-quantique étant encore en développement. Les signatures numériques qu’elle utilise sont généralement plus volumineuses que les signatures traditionnelles, ce qui augmente les besoins en stockage et en bande passante. Selon Zach Pandl, directeur de la recherche chez Grayscale, cela pourrait accroître les coûts et dégrader l’expérience utilisateur, notamment sur des blockchains aux capacités limitées comme celle du bitcoin. Il reste toutefois confiant : « Il y a un défi d’ingénierie devant nous, mais des solutions techniques existent déjà », affirme-t-il.
Le principal défi sera désormais d’adapter les réseaux existants à ces nouveaux standards cryptographiques, une transition qui pourrait prendre plusieurs années et nécessiter un consensus entre les communautés blockchain. Certains acteurs comparent ce chantier à celui du « bug de l’an 2000 », qui avait mobilisé plus de 300 milliards de dollars à l’échelle mondiale.
À ce jour, aucune des vingt principales blockchains n’a encore adopté d’algorithme de signature post-quantique. Le bitcoin reste au centre des débats, ses développeurs étant divisés sur la solution à adopter et son calendrier. La Fondation Ethereum vise une protection complète d’ici à 2029, tandis que certains experts alertent sur le risque que la menace survienne plus tôt que prévu.
Quelques acteurs ont toutefois commencé à agir. La Fondation Algorand a publié une feuille de route post-quantique et prévoit d’introduire des comptes protégés par cette technologie dès cette année.



