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Liban

Liban : Entre liberté de la presse et défi des réseaux sociaux

Journée internationale des droits de l’Homme


Michel TOUMA | OLJ
10/12/2018

Nul ne saurait le contester. Dans l’ensemble du Moyen-Orient, le Liban a été tout au long des dernières décennies, depuis l’époque du mandat et jusqu’à la phase post-indépendance, le seul pays de la région où la sauvegarde des droits de l’homme était globalement sacralisée par la quasi-totalité des courants politiques, toutes tendances confondues. Et l’un des principaux paramètres des droits de l’homme, dont on fête aujourd’hui la Journée internationale, reste sans conteste la liberté d’expression d’une manière générale, et plus particulièrement la liberté de la presse, laquelle a été l’une des grandes spécificités du pays du Cèdre dans une zone géographique soumise à des régimes autocratiques et figée dans une sorte d’hibernation politique permanente.

Force est d’admettre que cette liberté d’expression et la liberté de la presse n’ont pas toujours été scrupuleusement respectées par le pouvoir en place ou par certaines factions politiques à différentes périodes, en fonction des circonstances. Et régulièrement, ce sont les journalistes qui montaient au créneau pour se faire les porte-étendards de ces libertés fondamentales. Ce combat soutenu a été marqué par une étape importante au siècle dernier, et depuis plusieurs années, il connaît un tournant crucial avec l’émergence des médias sociaux et la transposition sur les sites internet de toute information ou tout article publié dans la presse écrite.


(Lire aussi : Charles Malek, l’architecte de la primauté de l’individu et sa valeur humaine)


Hormis une courte période du début de la guerre libanaise, lorsque les Syriens ont tenté en 1977 d’imposer une censure directe préalable sur la presse (tentative qui a duré ce que durent les roses…), les journalistes ont souvent été confrontés dans leur lutte pour la sauvegarde de la liberté d’expression à un facteur inhibiteur non négligeable : ce que l’on qualifiait d’« arrestation préventive » visant tout journaliste dont les écrits étaient jugés non « politiquement corrects » par le pouvoir en place. L’arrestation préventive était même accompagnée parfois d’une suspension du journal pour une période plus ou moins longue. L’Orient, pour ne citer que cet exemple, a été suspendu à 22 reprises par la puissance mandataire et ensuite par le pouvoir local après l’indépendance de 1943.

Mais c’est surtout le problème de l’arrestation préventive des journalistes (en amont du procès et du verdict visant le journaliste concerné) qui a été après 1943 au centre du combat pour la préservation de la liberté d’expression. Les vétérans de la presse écrite et de la vie politique locale se souviendront sur ce plan de l’un des cas les plus connus d’arrestation préventive : celle du fondateur de L’Orient, Georges Naccache, qui a écopé en 1949 de six mois de prison ferme – peine réduite par la suite à trois mois d’incarcération – pour son article « Deux négations ne font pas une nation ».


(Lire aussi : « Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont les pires dans le monde en matière de droits de l’homme »)

L’arrestation de Tuéni et Ramadan
Autre cas marquant en matière de répression de la liberté d’expression : l’arrestation préventive, sur base de l’article 288 du code pénal, du propriétaire et directeur responsable du Nahar, Ghassan Tuéni, et de notre confrère Wafic Ramadan en décembre 1973 à la suite de la publication par le quotidien d’un document censé être secret, portant sur le sommet arabe qui s’était tenu à l’époque à Alger. Wafic Ramadan s’était alors procuré le document en question par des voies qu’il refusait de dévoiler. La détention de Ghassan Tuéni et de Wafic Ramadan durera une dizaine de jours. À la suite de cette affaire, les milieux de la presse mèneront une campagne assidue afin d’obtenir l’annulation du principe de l’arrestation préventive des journalistes qui constituait dans une certaine mesure un facteur inhibiteur à la liberté de la presse et d’expression.

Ce n’est qu’à la fin du mois de juin 1977 que le gouvernement approuvera officiellement un décret-loi (rendu public début juillet) portant amendement de la loi sur les imprimés. L’une des principales dispositions de ce décret-loi prévoit que « l’arrestation préventive n’est pas autorisée » dans les cas de violations de la loi sur les imprimés, sauf s’il y a atteinte à la sécurité de l’État. Le décret-loi en question stipule en outre que la censure préalable directe sur la presse ou tout moyen d’information n’est envisageable que par une décision prise en Conseil des ministres en cas de situation de guerre ou de troubles graves menaçant l’ordre public et la sécurité du pays.


(Lire aussi : Devoirs de l’homme, l'édito de Ziyad Makhoul)


Aucune législation
L’abolition de l’arrestation préventive des journalistes a été considérée par les milieux politiques et de la presse comme une avancée significative dans le combat continu pour la sauvegarde de la liberté d’expression du fait qu’elle élimait l’un des instruments auxquels le pouvoir en place pouvait avoir recours de façon arbitraire pour tenter de juguler ou de réprimer la liberté de la presse. De fait, depuis cette date charnière de 1977, aucun journaliste n’a été arrêté de manière « préventive » pour ses écrits ou ses prises de position.

Une nouvelle entrave de taille sur la voie de la liberté d’expression est toutefois apparue dans le paysage médiatique depuis quelques années avec le développement exponentiel des réseaux sociaux et des sites d’information. Ces nouveaux moyens d’information et de communication qu’offre désormais internet sont par essence illimités et ouverts à tout le monde, sans restriction aucune… Et surtout ils ne sont régis et réglementés, au Liban, par aucune législation.

Cette situation nébuleuse a ouvert la voie à toutes sortes de dérapages. Le citoyen lambda s’est rapidement saisi de l’opportunité que lui offrent les réseaux sociaux pour donner libre cours à l’expression de ses opinions en dépassant parfois les règles d’éthique les plus élémentaires. Face à ce déferlement incontrôlé, les dirigeants et responsables politiques s’emploient de manière systématique à engager des poursuites contre toute personne qui exprimerait une quelconque critique acerbe à leur égard. De là où ils devraient constituer un nouveau moyen d’expression libre ouvert à tout le monde, les réseaux sociaux deviennent ainsi, du moins dans certains pays, un facteur de répression et de limitation de la liberté d’expression.

Dans un tel contexte, un problème spécifique au Liban se manifeste de plus en plus dans le paysage médiatique local : l’émergence du bureau de lutte contre la cybercriminalité comme nouveau moyen de limitation de la liberté d’expression. Sous prétexte que toute opinion ou information est systématiquement reprise sur les réseaux sociaux ou un site d’information, le bureau de lutte contre la cybercriminalité s’estime habilité à convoquer et interroger tout journaliste ou citoyen qui exprimerait une opinion jugée non politiquement correcte. En l’absence d’une législation claire en la matière, le bureau en question risque avec le temps de se substituer peu à peu, de facto, aux circuits judiciaires traditionnels censés, eux, interroger et recueillir les dépositions des citoyens, et nullement un officier travaillant pour un service sécuritaire.

Une telle dérive risque fort de s’étendre et de prendre une ampleur inquiétante si aucun texte législatif n’est élaboré pour couper court aux velléités de réprimer cette liberté d’expression qui a pris une nouvelle tournure avec le développement des réseaux sociaux et des sites d’information.

En ce début du vingt et unième siècle, et avec l’apparition de nouveaux moyens de communication peu contrôlables, les droits de l’homme ont pris manifestement une dimension nouvelle qu’il serait totalement erroné d’occulter.


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