Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (10)

La psychanalyse, ni ange ni démon
22/11/2018

L’histoire qui suit est hors du commun. Elle est hitchcockienne. Je l’ai vécue lors de mon résidanat en France, dans le Centre médico-psychologique (CMP) de Créteil dans le Val-de-Marne. C’est l’histoire d’une séparation impossible.

La préfecture du Val-de-Marne nous a signalé le cas d’un jeune adolescent, d’une maigreur effrayante, qui fait ses courses tous les matins chez les commerçants de Créteil, avec une très forte consommation de lait. Alertés par sa maigreur, les commerçants préviennent l’assistante sociale du secteur, qui transmet son inquiétude à l’administration sanitaire de la préfecture, qui nous le signale. Il s’agit pour l’équipe médico-psychologique du CMP d’en savoir un peu plus pour s’assurer que le jeune adolescent n’est pas en danger. Une de mes collègues et moi-même écrivons alors une lettre dans laquelle nous prévenons le jeune d’une visite que nous allons lui faire.

Le jour et l’heure venus, nous sonnons à sa porte. Un grognement de chien féroce nous parvient. Après plusieurs sonneries, une femme en chemise de nuit nous ouvre la porte. Peu avenante, elle nous invite malgré elle à entrer. Nous lui expliquons le sens de notre démarche qu’elle refuse d’emblée : « Mon fils habite bien là, mais il n’est pas maigre du tout, il est d’un poids tout à fait normal. » Nous l’informons de la constatation faite par les commerçants, qui l’ont transmise à l’assistante sociale et qui nous est arrivée en dernier par les services sanitaires de la préfecture. Nous sommes donc là pour nous assurer que le jeune adolescent n’est pas en danger.

« Il n’est pas en danger du tout », répond la mère qui nous assure que son fils est en bonne santé. La discussion se poursuit et la mère continue de nous assurer qu’il n’y a aucun problème. Pendant tout ce temps, le grognement inquiétant du chien ne s’est pas arrêté. Elle nous explique que c’est un molosse dangereux qu’elle est obligée de maintenir enfermé dans la cuisine. Elle l’a acquis au moment du départ du père qui la laissa seule au moment où elle accouchait de son fils.


« Pourquoi tu ne leur dis pas que tu continues à me nourrir au biberon?  »

Soudain, une porte s’ouvre et le fils entre dans le salon : « Pourquoi tu ne leur dis pas que tu continues à me nourrir au biberon ? »

Nous sommes hébétés, stupéfaits, sans voix. La mère dément vivement et le fils rentre dans la chambre et ramène le biberon avec lui : « Voilà, j’ai 13 ans et ma mère continue à me nourrir au biberon. » Atterrés, nous ne pouvons articuler un mot. La discussion s’envenime entre la mère et le fils pendant que les grognements du chien se transforment en hurlements. Ma collègue et moi avons peur. Nous apprenons par le fils que c’est la première fois que quelqu’un leur rendait visite. Nous arrivons à articuler quelques mots pour leur proposer notre aide, en revenant les voir ou, s’ils le voulaient bien, en venant au CMP. La situation s’étant calmée, la mère nous oppose un refus poli pendant que le fils, mécontent, rentre dans sa chambre. Nous prenons congé et restons, ma collègue et moi, un long moment sans voix. Jamais nous n’avions connu un drame pareil.

Avant que nous ne rédigions un rapport à l’autorité sanitaire qui nous avait envoyé le signalement, c’est l’assistante sociale de secteur qui nous appelle. Le lendemain de notre visite, le jeune homme s’était enfui puis réfugié au commissariat de police. L’autorité sanitaire nous le confie. Il nous apprend que s’il a réussi à s’enfuir, c’est bien parce qu’il s’est rendu compte qu’il n’était pas seul au monde avec sa mère et le molosse. Une autorité extérieure, officielle, s’est alarmée de sa situation et, pour la première fois depuis toujours, deux psychiatres étaient venus chez lui s’enquérir de sa santé. S’il ne s’était pas enfui auparavant, c’est par peur du molosse qui jouait le rôle du père terrifiant. Il avait été acquis par la mère à sa naissance. Cette dernière fut envoyée dans un centre de soins psychiatriques et, grâce à notre simple visite, tout est rentré dans l’ordre.


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