Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (6)

La psychanalyse, ni ange ni démon
04/10/2018

Nous avons vu dans la rubrique du jeudi 20 septembre dans L’OLJ que la dangerosité du fou est tout à fait relative. Une chose est d’écrire dans un dossier que Daniel a « reçu son collègue et ami un couteau à la main », une autre chose est d’écrire que Daniel a « reçu son collègue un couteau à la main, coupant des légumes ». Comme une rumeur, le premier libellé a transmis et conforté l’idée que Daniel était dangereux, avec comme preuve qu’il avait reçu son collègue et ami « un couteau à la main ». Quand j’ai appelé ce collègue pour avoir des informations sur Daniel, lequel Daniel ne répondait pas à nos lettres, le malentendu fut levé. Daniel n’était pas si dangereux que ça, pas plus qu’un autre en tout cas. La dangerosité des fous est une idée reçue, beaucoup d’études témoignent qu’un fou n’est pas nécessairement plus dangereux qu’un non-fou. Le contexte dans lequel apparaît la dangerosité doit être pris en compte. L’histoire qui suit va nous le montrer clairement.

En 1973, je venais de commencer ma formation de psychiatre chez André Bourguignon, professeur à la Faculté. Le service que dirigeait Bourguignon comportait 4 unités de 25 lits, soit 100 lits de psychiatrie. Service ouvert à l’époque, les patients étaient libres d’entrer et de sortir. Il n’y avait pas de section fermée pour les patients gravement atteints ou qui pouvaient être dangereux. Le service desservait le secteur de Créteil et de Bonneuil / Marne dans le Val de Marne. Les patients difficiles et dangereux étaient hospitalisés à Henri Colin à Villejuif. Créé en 1902, cet hôpital / prison permettait de soigner les patients dangereux qu’on ne pouvait pas soigner dans des hôpitaux « ouverts » comme l’était le service de Bourguignon à Créteil.


La dangerosité n’est pas seulement intrinsèque à l’individu, le milieu la pousse à s’exprimer
Informé de l’arrivée d’un patient qui avait été soigné et qui avait purgé sa peine à Henri Colin, Bourguignon était face à un dilemme important. Le patient en question avait agressé des infirmiers au couteau, blessant gravement plusieurs d’entre eux. Soigné pendant longtemps à Henri Colin, il devait sortir et retourner à son lieu de vie à Créteil. Mais il avait encore besoin de soins et ces soins pouvaient être délivrés désormais dans un service ouvert. Le dilemme était le suivant : si le chef de service annonçait à son équipe que le patient était dangereux et qu’il avait agressé et blessé plusieurs soignants, il allait provoquer chez eux une peur légitime. Cette peur allait susciter leur méfiance et les pousser à se comporter avec appréhension vis-à-vis du patient. Si, au contraire, il ne les prévenait pas de la dangerosité du patient, ils allaient se comporter avec lui comme avec les autres, et il y avait de fortes chances que le patient ne soit pas dangereux avec l’équipe. Mais dans ce cas, il risquait de mettre en danger les membres de son équipe.

Le dilemme était très difficile à trancher.

Finalement, il décide de ne pas les prévenir du passé dangereux du patient. Et le patient se comporta de façon tout à fait habituelle, sans aucune manifestation de violence ou d’agressivité. La leçon qu’on peut tirer de cette histoire et de celle de L’OLJ du 20 septembre montre que la dangerosité du fou n’est pas seulement intrinsèque à lui. Le milieu la pousse à s’exprimer. La dangerosité du fou est bien réelle, mais elle est aussi affaire d’idéologie. Si la société est tolérante et accueillante avec la folie, le fou ne se sent pas stigmatisé, rejeté et il s’exprimera moins par de la violence et de l’agressivité. Dans les années 60 / 70, l’expérience de Franco Basaglia à Trieste l’a bien montré. Après de longues années de préparation, il réussit à intégrer les patients d’un grand hôpital psychiatrique dans la ville de Trieste. Depuis, il n’y a plus d’asiles psychiatriques en Italie.


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